S1E06 – Celle qui ne suce pas que des glaçons

Le soleil pointe à peine le bout de son nez au-dessus du patelin de Verlan, et l’activité au cœur de la Tour est déjà trépidante. Enfin, autant qu’elle peut l’être avec seulement deux personnes en son sein. La première est le révérend Coeurenjoie, qui en bon voisin, profite de la première tournée du facteur pour venir lire le quotidien sportif de la semaine précédente. Le postier commence sa ronde tous les matins en priorité par la Tour, tel que l’a exigé Anthime en des temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre. La seconde âme n’est autre que Monica, qui fort d’un rituel séculaire qui n’appartient qu’à elle seule, arrive dès potron-minet à son bureau. Les bons jours, elle pose ses affaires puis va boire un café sur la place avec Germain et Pao-Pao. Mais aujourd’hui n’est pas un bon jour, sans qu’elle ne sache vraiment pourquoi d’ailleurs. Certes, elle pourrait sortir et se changer les idées, mais elle préfère demeurer au turbin à faire semblant de travailler. C’est ce qu’elle fait généralement le mieux, avec l’avantage qu’en cette heure matinale, personne ne viendra l’emmerder. 

Pourtant, alors qu’elle était en train de choisir un beau stylo à suçoter, elle repense à sa situation personnelle, et aux raisons qui la pousse à se faire braire au bureau alors que  ses collègues sont encore dans leur plumard. À la maison, ce n’est pas vraiment la joie. Son mari, vendeur de chaussettes à domicile, est très souvent par monts et par vaux. Il la délaisse tant qu’il peut, et doit surement la tromper. Quant à sa fille, Lucie, c’est la guerre tous les jours, car cette dernière souhaite aller étudier dans la grande ville de l’autre côté de la vallée, et Monica n’est pas vraiment encline à lui payer ses trajets en taxi quotidien. Elle pourrait cela dit, mais bon, faire appel à quelqu’un de l’extérieur, demander de l’aide, ce n’est pas son truc. C’est tellement plus facile de mentir à sa progéniture et de trouver toutes les mauvaises excuses du monde que de se sortir les doigts du cul. Sauf quand il s’agit des phalanges de Germain, mais c’est une autre histoire…

Monica est tirée de ses rêveries par la sonnerie stridente du téléphone. Elle décroche, son stylo encore en bouche.

— Awo ! Qwé qui y’a ?
— Oui, allo ? Ici le standard. La voix de la naine de si bon matin fait grimper le taux d’exaspération de Monica d’un cran. Elle recrache le crayon qu’elle était en train de suçoter avant de poursuivre.
— Que voulez-vous ?
— Juste savoir si le musicien prévu pour l’animation des olympiades du hameau était confirmé.
— En quoi ça vous regarde ?
— Moi, personnellement je m’en beurre les noisettes, mais le président de l’association des anciens combattants a déjà appelé hier et ce matin pour avoir l’information. Apparement Jacquouille lui aurait dit que c’était bon, mais il ne se souvient plus trop. Parfois, je le cite, il « yoyote un peu du bulbe ».
— Oui, bien… Oui, d’accord. Mais, ce n’est pas sur, je ne… Je ne crois pas… 

Monica raccroche aussi sec, afin de ne pas avoir à expliquer à la naine pourquoi elle n’a pas cette information. Les Olympiades, déjà ? Qu’est-ce donc cette histoire ? La seule chose dont elle est sure, c’est que dès que Jacquouille sera arrivé, elle ira lui en toucher deux mots. C’est une honte la façon dont la mirmidone parle du haut responsable de l’association des anciens combattants !

Deux heures, un café et un bouchon de stylos humecté plus tard, Monica exulte d’entendre Jacquouille sermonner au téléphone Apolline. 

— Non, mais je ne vous ai jamais dit que ce n’était pas le cas. Cela se fera peut-être, c’est en cours, mais ce n’est pas sur. De toute façon, ce n’est pas une manière de parler aux gens… Jacquouille se tripote la moustache tandis qu’à l’autre bout du fil, Apolline tente vainement de lui expliquer ce qui s’est réellement passé. Non, ce n’est pas ce qu’on m’a dit. Vous n’avez pas parlé comme ça… C’est votre métier d’être accueillante, dont acte. Pour le reste, venez donc après la pause repas, on vous donnera la bonne info !

Le téléphone sonne à nouveau, ce qui fait sursauter Monica, plongée dans ses pensées. Quelle heure est-il ? Houla, midi, c’est l’heure de la réunion des grands pontes. D’ailleurs, ce n’est pas le grelot qui l’a réveillé, mais le bruit que fait la chaise d’Antoine quand ce dernier se lève, ce qu’il ne fait que trois fois dans la journée : pour se rendre au symposium d’avant déjeuner, et pour aller aux latrines. Ce qui n’est pas le cas de Monica, qui passe aux toilettes environ 3 fois par heure. Cette manœuvre, outre le fait de soulager sa vessie déjà vide, a le double avantage de pouvoir espionner tous les gens du couloir par ses allées et venues incessantes. Mais aussi de ne pas être à son bureau un long moment, et ainsi de ne pas avoir à répondre au téléphone, ni même à travailler, et ce sans que personne n’ait rien à dire. 

Obligée de recracher le mouchoir qu’elle avait dans la bouche, Monica se rend à cette réunion, une vraie perte de temps selon elle, mais qu’elle subit tous les jours, n’ayant pas le courage d’imaginer dire un jour ce qu’elle pense, surtout sous la torture. C’est une femme après tout, personne n’est en droit de lui demander d’avoir une paire de couilles dans le pantalon. 

— Alors l’ordre du jour est fort simple : avez-vous des nouvelles d’Anthime ? Jacquouille se tripote nerveusement la moustache, ce qui lui donne un air des plus sérieux.
— Ah bon, ce n’est pas l’organisation de l’apéro de vendredi prochain le sujet du jour ? Antoine est déjà bien réveillé.
— Et la fête des anciens combattants ? se risque Monica, essayant de faire croire qu’elle s’intéresse à quelque chose.
— Quelle fête avec les anciens combattants ? Rétorque Pao-Pao du tac au tac. On n’avait pas dit que c’était un truc genre intervilles, mais juste entre nous ?
— Il s’agit des olympiades du hameau, conclut Jacquouille dans un souffle d’exaspération. Et ça n’a rien à voir avec la disparition d’Anthime. Alors si personne n’a de nouvelle à son sujet, passons à l’autre point important du jour : qui s’occupe de l’apéro de vendredi ? 

Le reste de la réunion se perdra dans les limbes de l’oubli, Monica ayant subtilisé le crayon de Germain, elle s’applique à le sucer avec délectation, n’écoutant plus grand-chose. 

Après la pause repas, prise sur le pouce sur un banc de l’autre coté de la place, Monica à la sainte horreur de découvrir Apolline qui l’attendait sagement devant son bureau. 

— Je me suis permis de monter parce que vous ne répondiez pas à mes appels depuis ce matin.
— J’étais parti manger. C’est mon droit.
— Depuis 9 h 42 ?
— Oui, et puis je suis allé aux toilettes, c’est aussi mon droit. Et alors ?
— Non, rien. Mais on fait quoi pour les Jeux olympiques ?
— Comme je t’ai dit ce matin, pas de musicien, ce n’est pas possible par les temps qui courent ?
— Vous êtes sur ? Je lui dis ça au président de l’association des AC ? Pas de musique ? Il va en être tout affligé, vous savez…
— Qu’importe, ce n’est pas notre problème, il a qu’à se trouver une bonne pommade… 

Par cette injonction, Monica éconduit Apolline qui s’en retourne dans ses catacombes sans être bien sûr de la marche à tenir. 

Deux heures plus tard, Apolline passe à nouveau en trombe devant son office. Si Monica n’avait pas un stylo dans sa bouche, elle sourirait à pleines dents. Le ton monte rapidement depuis le bureau de Jacquouille. 

— Pourquoi avez-vous dit au président de l’association des anciens combattants qu’il n’y aurait pas de musicien ?
— Ben parce que vous… tente de répondre la naine avant d’être coupé.
— Vous quoi ? Vous n’êtes pas venu prendre l’information, et du coup, vous avez encore dit n’importe quoi !
— Mais c’est Monica qui…
— Vous accusez un supérieur ? C’est ça ? Sachez qu’il y aura bien un musicien lors des Olympiades, comme ça a toujours été le cas depuis des années, selon la sainte volonté immuable d’Anthime. C’est bon, vous avez compris ?
— Oui, oui, c’est bon.

La naine ne s’attarde pas, mais ne se prive pas de fustiger Monica du regard en partant. Cette dernière ne le remarquera pas, trop occupée qu’elle était à mirer attentivement la feuille vide qui se trouvait devant elle. 

Le soleil a déjà entamé depuis un moment sa descente derrière les cimes, et il est l’heure pour tous les travailleurs de la Tour de rentrer chez soi. Alors que Monica, comme tous les soirs, attend patiemment que tout le monde soit parti afin de plier bagage, retardant pour d’obscures raisons son retour à la maison, les conversations vont bon train dans le couloir.

— Ce soir, on le fait chez qui l’apéro ? Demande Pao-Pao.
— Je ne sais pas, on pourrait picoler au bar cette fois non ? Renchéri Germain.
— C’est une très bonne idée. J’ai envie de mousse, et de beaucoup de houblon. Quand je me bourre la gueule à la bière, je lâche des caisses hyper sonores. Vous allez voir, on va se marrer. 

Le reste de cette palpitante discussion se perd dans les escaliers. Monica est enfin seulette. Elle en profite pour se repasser le fil de toute sa journée, et se dit qu’il serait temps qu’elle en avise Jacquouille. Depuis la disparition d’Anthime, elle est débordée, et ça ne peut plus durer. Elle se surprend même à penser à voix haute, fixant la pile de feuilles sur son bureau.

— Tant de travail à faire, et si peu de temps… souffle-t-elle. Il faut vraiment que cela change.

Son cœur rate un battement quand retentit la grosse voix : « Évidemment, ça serait dommage de se faire un claquage du cerveau à trop vouloir travailler… »

Monica sort dans le couloir pour démasquer le contrevenant, mais ne voit personne. Elle passe méthodiquement dans chacun des bureaux jusqu’au bout des escaliers, mais personne. Elle est toute seule à l’étage. Quand elle revient à son office, situé juste à côté de celui d’Anthime, une vague de panique l’étreint.
Qui donc leur en veut à ce point ?
Cette voix point-elle tout droit d’un mauvais tour de magie ?
Que vont-ils devenir si le grand patriarche du village n’est plus là pour les guider ?
Va-t-elle réussir à survivre une fois envolé le protectorat que lui accordait Anthime ?
Va-t-elle devoir réellement travailler une fois dans sa vie ?
Et puis surtout, est-ce que la bière, ça fait vraiment flatuler autant ?

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