S1E13 – Celui qui aime les panoramas

Les dernières lueurs de l’astre diurne disparaissent derrière la montagne solitaire, plongeant le village de Verlan dans une obscurité froide et humide, malgré la douceur printanière qui a pris possession des lieux depuis plusieurs semaines. Angus vient tout juste d’ouvrir son camion à pizza. Son poste de Police est désormais clos, son four est déjà chaud, ses ingrédients sont disposés de façon idoine dans les récipients prévus à cet effet. Tout est organisé au millimètre prêt, comme d’habitude avec lui. Quand tout à coup, son regard est attiré par les phares d’une voiture qui surgissent depuis la rue d’en face…

Le véhicule cahote sur une dizaine de mètres autour du grand rond point de la place du village, avant de s’immobiliser au milieu de la route, juste en face de l’église dans un charivari de freins dont les plaquettes ont du rendre l’âme en même temps que Vercingétorix. De la fumée s’échappe du capot dans un bruit sourd de chaudière à vapeur. Puis le moteur expulse son dernier souffle dans un ultime toussotement d’agonie. Le conducteur sort du sabot en pestant. Il s’époussète longuement avant de prodiguer quelques menus quolibets à l’encontre de sa pétoire. Alors qu’il s’approche de la bicoque d’Angus, ce dernier remarque qu’il porte un costume de couleur claire, et tient dans sa main droite une petite valise toute en métal.

— Bien le bonjour mon brave. Suis-je bien à Verlan ?
— Oui cher monsieur.
— Enfin ! C’est que j’ai eu un mal fou à vous loger. Ce n’est même pas sur la carte, vous voyez. Il tend au pizzaïolo-policier une sorte de vieux parchemin, ce dernier le compulse rapidement.
— C’est normal que vous ne puissiez pas nous trouver. Votre plan représente les Alpes entre la Suisse et l’Italie.
— C’est ça, c’est bien ce que je dis. Vous n’êtes pas sur la carte ! Comment voulez-vous que je vous repère si vous n’êtes même pas sur la carte ?
— Oui, enfin si ce n’est pas la bonne…
— Qu’importe, qu’importe, coupe l’homme en costard. Vous avez des hôtels ici ? Un endroit pour loger ? L’homme regarde longuement autour de lui. Un abri, une salle commune avec des matelas peut-être ? Une tente, ou même une yourte ? Juste pour dormir, je ne ferai pas le difficile.

L’homme conclut sa question en affichant un sourire éclatant au policier-marchand de pizza. Angus, encore éberlué face à l’attitude de cet individu sorti de nulle part, lui indique la direction du Palais des Cimes, le seul hôtel de Verlan, un deux étoiles miteux dont les chambres donnent sur la vallée et la grande chaine de montagnes.

— Merci mon brave. Je vois dois une fière chandelle !

Et sans plus de cérémonie, l’homme se dirige à pied vers l’endroit indiqué, laissant l’épave de sa voiture au beau milieu de la route…

Le lendemain, sur le coup des 10 heures du matin, Dimitry arrive à la réception du tournebride, et se fait conduire jusqu’à la terrasse. Il retrouve notre homme, installé sur un fauteuil au soleil, sirotant un café en regardant la vue. L’espion russe se pose à côté du visiteur, ne sachant par où commencer. C’est ce dernier qui va prendre l’initiative.

— J’aime les panoramas !

Un profond silence parcourt les crêtes avant de descendre jusqu’à nos deux protagonistes.

— Votre tartiflette est bonne ?
— Oui, très.
— On me dit le plus grand bien de vos merlus à la marseillaise
— Le patron vous en apportera un ramequin, vous vous ferez une idée… Les deux hommes s’échangent un sourire.
— Noël ?
— Dimitry ?
— Merci d’être venu, cher collègue !
— Je réponds toujours présent dès qu’il s’agit de dénouer les fils d’une mystérieuse affaire, y compris quand cela se passe dans le trou du cul du monde.

Après une poignée de main aussi franche que virile, Dimitry expliquera en détail les raisons qui l’ont poussé à faire appel à l’espion le plus réputé de France. Cette sommité de l’OSS est venue en renfort pour aider le russe dans la plus délicate des entreprises, à savoir investir discrètement la Tour, seul endroit où il pourra dénicher les preuves irréfutables de la disparition d’Anthime.

— Votre plan est extrêmement intéressant. Et le but fort louable. Je serai heureux de vous assister dans cette entreprise.
— Merci, honneur tout entier sera pour moi, répond Dimitry, appuyant un peu trop sur son côté soviétique.
— Et vous comptez vous y prendre comment, cher ami, pour débucher vos indices ?
— C’est fort simple en fait. Je vais me glisser à l’insu de tous dans le donjon par le truchement d’une porte dérobée.
— Habille.

L’espion français fixe un instant la cime en face de lui, comme s’il venait d’apercevoir quelque chose. Puis enchaine.

— Mais vous comptez faire cela quand ? Car si je ne m’abuse, cette Tour est extrêmement fréquentée toute la journée, et je l’imagine fermée à double tour durant la nuit.
— Effectivement. Je compte agir pendant la réception qui est donnée à la salle des fêtes ce soir.
— Un symposium ? À la bonne heure. Et je serai invité ?
— Évidemment ! C’est le but d’ailleurs.
— Très bien. Ça me donnera l’occasion de porter mon smoking en alpaga.
— Vous y rencontrerez tout le gratin de Verlan
— Il est à base de carotte, ou de pomme de terre ?
— De ? Je ne… Dimitry est tout décontenancé.
— Vous avez dit gratin… Pommes de terre… Gratin… C’est une astuce…

Dimitry ne répond pas, apparemment très peu sensible à ce genre d’humour.

— J’aurais aussi pu dire des courgettes. Peut-être que le calembour serait mieux passé.

Voyant que le russe ne répond toujours pas, Noël sirote la fin de sa tasse de café, fait signe au patron qu’il en prendrait bien une autre, avant de poursuivre.

— Et pour ma part, que devrai-je faire avec tout ce gratin ?
— Vous allez être le point central de mon plan, c’est pour cela que j’ai fait appel à un vrai professionnel tel que vous. Vous êtes l’élément majeur sans lequel je ne pourrais réussir, Dimitry force vraiment beaucoup sur la flatterie, mais ça fonctionne.
— Douce chanson que vous me chantez là, cher collègue. Je n’ai jamais aimé être mis à l’index.
— Vous assisterez à la réception, et ferez en sorte de détourner l’attention d’un certain nombre de personnes, afin de me permettre de sortir, accomplir mon larcin, et revenir, sans que personne ne s’en aperçoive.
— Habile…
— Voici les pékins dont vous devrez vous occuper pendant au moins une demi-heure.
— Des Pékins ? Comme en Chine ?
— Hein, je… de… Dimitry rame sévère avec les allusions bizarres de son interlocuteur.
— C’est dommage. Si vous m’aviez prévenu un peu plus tôt qu’il y aurait des Lee dans note affaire, je serai venu avec une bien meilleure couverture !

Sur ces dernières paroles, l’espion français explose dans un rire franc et guttural, qu’il cesse assez rapidement constatant qu’il est le seul à avoir saisi toutes les finesses de son calembour. Las, Dimitry lui tend des photos représentant Jacquouille, Pâo-Pâo et Antoine.

— Voici donc les quatre personnes dont il va falloir vous occuper. Ils sont à la tête de l’administration du village, ce qui signifie qu’ils dirigent le patelin. Ils ne sont pas très intelligents, mais je les soupçonne d’être sournois quand il le faut. Et puis surtout, ils sont constamment sur leurs gardes depuis le début de cette affaire. Mais je suis persuadé que votre couverture saura leur parler. Vous serez un ambassadeur en transit par Verlan avant de vous rendre en Italie. Votre haute stature va certainement intéresser ces personnes en quête de lumière, et je suis convaincu qu’ils boiront vos paroles et vos anecdotes consulaires jusqu’à la lie.
— Son éminence de la Bath. Intéressant. Je vais donc étudier tout cela, et l’on se retrouve ce soir vers 18 heures !
— Parfait ! Synchronisons nos montres. Il est 10 h 41, tonne le Soviétique, ravi de passer enfin à l’action.
— Merveilleux, moi j’ai midi huit… On peut y aller !

Content de voir que les choses semblent se diriger dans le bon sens, et enchanté d’écourter cet entretien des plus inopinés, Dimitry se lève brusquement, sans s’apercevoir que le patron de l’hôtel venait apporter à son collègue un petit café, qui termine son existence par terre, dans le bruit d’une tasse qui se brise. L’espion russe, confus de sa méprise, attrape la première serviette qui lui tombe sous la main, et commence à essuyer le sol maculé de noir tout en baragouinant des excuses dans un dialecte qui ne sera compris que de lui même.

— En tout cas, on peut dire que le Soviet éponge ! ricane Noël.

La soirée s’annonce donc épique du côté de Verlan, et l’enquête de Dimitry avance à grands pas.
Mais quelles sont ces preuves que recherche Dimitry au cœur de la Tour ?
Comment l’espion français va-t-il s’y prendre pour capter l’attention des affidés d’Anthime ?
Et puis surtout, qui sont les gens qui composent ce fameux gratin de carotte de Verlan ?

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