S1E14 – Celui qui aime beurrer les biscottes

Dimitry rejoint Noël vers 18 h pétantes sur la grande place du village. Ce dernier a enfilé comme promis son costard en alpaga bleu pétrole. Il attend le Soviétique avec un sourire à rendre millionnaire un fabricant de dentifrice. À côté de lui, Dimitry, malgré un smoking noir et un nœud papillon des plus chics, semble bien mal attifé tant le français déborde de classe et de prestance. Heureusement, il lui reste tout son sexe-appeal encore intact pour attirer les regards, notamment ceux de la gent féminine. Ils accèdent à pied jusqu’à la Tour, déjà en ébullition pour la réception donnée en son sein. Ils répètent une dernière fois le plan savamment élaboré par l’ex-espion soviétique, puis pénètrent dans le plus haut édifice de Verlan.

La salle des fêtes a été décorée comme il se doit en l’honneur d’un vaste parterre de personnes âgées venues pour célébrer l’arrivée de l’été au son des troubadours, et d’un karaoké endiablé. Justifiant de la haute qualité d’ambassadeur de Noël, Dimitry a obtenu une place à la table des grands pontes du village. Sont rassemblés, en plus des deux espions, Jacquouille, Pâo-Pâo, Antoine, Marc-Aurèle, Robert et Angus. Certains sont fascinés par ce haut dignitaire assis à leur table. D’autre ont la tête des mauvais jours, les étrangers, ce n’est pas trop leur truc, surtout quand ils ont l’air aussi sympathique et charmeur que ce Monsieur de la Bath. Les autres convives, tous rassemblés autour de tables rondes, applaudissent tant qu’ils peuvent, entre trois coups de fourchette et une perte de dentier. La soirée va bon train au rythme des groupes pittoresques qui enchainent les musiques célèbres sur lesquelles les habitants se présentent tour à tour pour chanter.

— C’est étonnant ces gens qui jouent de cet instrument en forme de gros tourteau fromager. C’est très folklorique ! s’exclame Noël, appariement satisfait.
— Traditionnel, répond Pâo-Pâo avec son air exaspéré, celui qu’il réserve aux gens qu’il n’aime pas, soit à peu près tout le monde.
— Ah, ça s’appelle donc comme ça… Intéressant.

Les plats défilent, et vient le tour du plateau de fromages. C’est entre la poire et le dessert que compte frapper Dimitry. Il espère que l’alcool aura déjà fait quelques ravages dans l’attention de ses voisins de fourchette, et qu’il aura ainsi les coudées franches pour agir sans se faire repérer. Il lui faudra pour cela s’éclipser de table, aller dans le jardin à partir de la fenêtre des toilettes, et pénétrer dans la tour par la porte secrète qui débouche dans un recoin non loin des escaliers menant au quatrième étage.

Dimitry, d’un regard, fait signe à Noël qu’il est temps. Ce dernier attrape une biscotte qui trainait à côté de l’assiette de son gros voisin, et entreprend d’étaler une noisette de beurre avec parcimonie. Le manège dure cinq bonnes minutes. Alors que toute l’assemblée n’a d’yeux que pour cet ambassadeur loufoque qui fait grincer son couteau sur sa tartine, Dimitry se lève, et se glisse en tapinois jusqu’aux latrines. Quand il pénètre dans les toilettes, point de départ de son action discrète, il entend Noël expliquer son geste.

— J’aime beurrer la biscotte.

Dimitry arrive facilement jusqu’à la porte isolée, bien dissimulée par une haute haie et des arbres qui n’ont pas dû voir un sécateur depuis la traversée des Alpes par Hannibal et ses éléphants. En bas, dans la salle des fêtes, Noël attire encore et toujours tous les regards.

— Vous savez, en tant qu’ambassadeur, j’ai côtoyé du grand monde. Avant de venir ici, et d’aller en Italie, j’ai beaucoup fait les états du Golfe, les émirats, le Qatar…
— Des pays qui semblent si loin vus de nos montagnes. Antoine parait rêveur.
— Oui, plein de gens bizarres, des turbans, de l’argent et du pétrole… Raille Pâo-Pâo, exaspéré.
— Certes, la famille royale du Qatar est peut-être déliquescente, mais je peux vous assurer que la princesse Al Houria vaut le détour. Je peux vous jurer que quand elle s’affaire, elle laisse son sang bleu au vestiaire ! Et elle gueule mon vieux ! On dirait une poissonnière au milieu du Vieux-Port !

Jalousie, gêne, malaisance… La petite tablée fait la grimace, mais cela ne rebute pas Noël, qui continue de faire son cinéma. Plusieurs étages au-dessus, Dimitry atteint le dernier palier et entreprend de faire rendre raison à la serrure de la porte d’entrée des appartements d’Anthime. À l’aide d’une série de crochets spéciaux, il s’acharne, mais le loquet moyenâgeux n’a pas encore prononcé son ultime bafouille.

— Et comment appelez-vous un pays qui a comme chef un homme avec les pleins pouvoirs, une seule chaine de radio et dont toute l’information est contrôlée par l’État ? Pâo-Pâo est monté sur les grands chevaux de ses grands chevaux.
— Je ne sais pas, ce n’est pas ce qui se passe déjà dans votre patelin ? La réponse de Noël tombe sous le sens.
— Quoi ? Le village ? Bien sûr que non ! Il s’agit là d’une dictature, mon bon monsieur ambassadeur. Comme dans vos palais qatariens avec votre chamelle en chaleur !
— Ah non, je ne vous permets pas ! Les dictatures, déjà, c’est quand les gens sont communistes. Ils ont froid, avec des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclaire.

Le regard que lance Pâo-Pâo à cet interlocuteur qui ose le contredire déborde de reproches. Le ton monte. Haut, très haut… Alors que Dimitry s’échine devant sa serrure, il perçoit des cris en provenance de la cage d’escalier. Lâchant son matériel, il se penche pour mieux entendre. Une vague de stress exhausse jusque derrière ses oreilles. Son rythme cardiaque s’accélère dangereusement. Est-ce la maréchaussée qui monte à sa rencontre ? Non, Angus doit être sagement à table, et il n’a personne en renfort.

Il tente de discerner les voix. L’acidité de l’organe de Pâo-Pâo se détache nettement. Puis il reconnait celle de Jacquouille, qui essaye de calmer tout le monde. Puis vient celle tant redoutée de Noël. De savoir son comparse au cœur d’une dispute avec la haute société de Verlan n’est pas vraiment rassurant. Dimitry rassemble en vitesse ses affaires, et dévale les escaliers, espérant arriver à temps.

Alors que le Soviétique déboule en trombe dans la salle des fêtes, il y découvre Noël, en train d’en découdre avec Pâo-Pâo. Le gros personnage toise Noël dans toute son aigreur, ne sentant pas venir le danger de par son attitude offensante.

— Pauvre type !

En bon professionnel bretteur, la technique de Noël est sans faille, et ne laisse aucune chance à son assaillant. Le soufflet sort de nulle part, et résonne dans toute la pièce. L’affidé d’Anthime fait un tour sur lui-même avant de s’effondrer par terre, se tenant le nez à deux mains, du sang coulant à verse entre ses doigts.

— J’aime me battre ! conclut l’agent secret, alors que Dimitry et Angus, de concert, se jettent dessus, plus pour l’immobiliser que pour éviter que quelqu’un d’autre ne vienne s’en prendre à lui. Moins d’une minute plus tard, les trois hommes sont hors des murs, et Angus ordonne à Dimitry de ramener son invité dans ses appartements au plus vite.

Le lendemain, dès l’aube, Dimitry arrive au Palais des Cîmes, dans le but d’élaborer un nouveau plan pour se lancer à l’assaut la Tour, en espérant que le contretemps de la veille ne lui porte pas trop préjudice. C’est alors qu’il découvre Noël, chargeant sa valise dans sa voiture, apparemment sur le départ.

— Mais… mais… Que fais-tu là ?
— Ah, Dimitry, justement je te cherchais.
— Tu t’en vas ?
— Tu sais ce qu’est la vie d’espion, un jour à Gstaad, l’autre à Verlan, puis ensuite Paris, Le Caire, Rio, New York, Singapour…
— Alors tu me laisses tomber ?
— Ne sois pas désappointé. Mon patron m’a appelé ce matin, il veut absolument me mettre au parfum avant ce soir, il a une mission urgente à me confier. Je crois que c’est en lien avec la CIA…

Dimitry ne trouve pas quoi répondre, tout semble lutter pour le voir échouer dans cette histoire. Profitant de ce laps de temps d’errance de son futur ex-partenaire, Noël se glisse jusque derrière le volant de sa voiture, et baisse la vitre.

— Ne t’inquiète donc pas, tu vas y arriver à boucler cette enquête. Même sans le meilleur des agents secrets du pays.
— Le meilleur ? Tu es sûr ?
— Enfin, ce n’est pas à moi de le dire, hein…
— C’est ça Noël, souka sine ! Dimitry est plutôt fâché contre son collègue qui fuit sans avoir mené à bien sa mission.
— D’accord, faisons comme ça… Allez, adieu l’ami…

La voiture démarre en trombe, et disparait rapidement au bout de la rue, laissant Dimitry seul avec son enquête et la foultitude de questions qui va avec.
Comment va-t-il faire pour investiguer au cœur de la tour désormais ?
Est-ce que la tartiflette est vraiment bonne ?
Et puis surtout, pourquoi la CIA n’a-t-elle jamais fait appel à lui ?

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