S1E15 – Celui qui a une grosse voix

La disparition d’Anthime, qu’elle soit officielle ou non, s’est synchronisée avec un autre phénomène, de moindre importance, mais tout autant bizarroïde au sein du petit village de Verlan : la survenance de la grosse voix. Cet organe de baryton s’acharne dès lors de façon aléatoire sur les pauvres habitants du patelin à grands coups de phrases assassines faisant ressurgir certaines vérités aussi crues que nécessaire. La concomitance des deux évènements est probablement tout sauf une coïncidence. Ou pas. Et pourtant, personne jusqu’alors ne s’est jamais intéressé à ce mystère.

Le soleil est déjà levé depuis un couple d’heures quand Mamie Carnet sort de chez elle, l’œil vigilant, et les Charentaises solidement fixées à ses pieds. Après avoir ausculté sa rue, à droite et à gauche, puis à nouveau à droite, pour finir par sa gauche, elle s’engage sur le trottoir, d’un pas décidé malgré ses jambes fatiguées et son bassin laminé par les outrages du temps. Elle se dirige péniblement dans un premier temps jusqu’à la place du village, où elle se pose sur un banc, non loin de la poste, pour regarder la foule des passants, et les va-et-vient qui s’articulent autour de la Tour.

Toujours sans un mot, elle se lève une heure plus tard, pour se rendre au pub O’Macadam, son lieu de prédilection, tant pour boire un habituel et ancestral thé au thym, que pour préparer à tout va ses missives assassines. Joey, la tenancière du rade, la salut bien bas, et sans même attendre que la vieille dame s’installe sur son inévitable fauteuil dans le fond, en face du bar, descend dans sa cave pour ramasser quelques mauvaises herbes qui serviront à agrémenter son breuvage.

« Tu devrais penser à mettre quelques cafards avec, ça lui fera des protéines à la baderne » la grosse voix conclue sa diatribe par un ricanement guttural. Joey s’offusque :

— Ah non ! L’c’fards c’pou’l’steak vegan de l’burger d’jour !

Comme souvent, la grosse voix ne donne pas suite. Joey remonte pour terminer le breuvage de sa première cliente du matin, et continuer de mitonner le plat du jour pour ses habitués, s’activant avec délectation à ses fourneaux. Mamie Carnet accueille sa lavasse avec son traditionnel grognement, levant à peine les yeux du calepin sur lequel elle griffone les missives qu’elle déposera sur le chemin du retour jusque chez elle. Elle en largue d’ailleurs une en partant, une question virulente à propos du thé qu’elle vient de boire, une interrogation qui tombe sous le sens quand on connait la méthode de préparation des nectars et autres pitances qui sont distribuées chaque jour que Dieu fait dans ce rade.

— Quoi ? Commen’k’ya plus d’thym dans vot’b’gnoire que dans l’thé ? Qu’é j’y peux de c’ke vous traficotez su’l salle ed bain ?

Mais seule la clochette signalant un mouvement de la porte d’entrée lui répond.

Sur le trajet du retour jusque chez elle, Mamie Carnet distribue ça et là quelques remontrances du même type, généralement dans les boites aux lettres des personnes intéressées. Certains dans le patelin pensent qu’elle connait presque par cœur d’adresse de tout le monde. Ce qui est faux, car elle connait vraiment par cœur les adresses de chaque quidam du village. Certes, le petit nombre d’habitants facilite les choses, mais Mamie Carnet se fait une obligation de crécher tout le monde, ce qui est nettement plus aisé ensuite pour poster ses missives malfaisantes à qui de droit.

Mamie Carnet arrive non loin de chez elle. Il lui reste une épitre à déposer, et elle pourra rentrer dans son logis, retirer ses babouches, et se délecter d’un moment d’oisiveté qui devrait la mener jusqu’au début d’après-midi. Son ultime bafouille dénonce, une fois de plus, le manque de respect des procédures de découpe de la haie de son voisin, dont les cyprès débordent de partout, sans aucune esthétique sur l’ensemble de sa rue. Car les procédures, c’est important pour Mamie Carnet. Toujours honorer les procédures, c’est son crédit depuis plus d’un demi-siècle, et elle veille à ce que tout le monde en fasse autant. Et aussi l’esthétique. Enfin, une esthétique propre à sa petite personne, fonction de la vie qui passe à travers ses lunettes à quadruple foyer…

« Parce que tu crois que quelqu’un prête encore attention à tes papiers de malheur, ma pauvre vieille ? » La grosse voix fait sursauter la dame séculaire, qui en lâche sa missive avant même de l’avoir glissé entièrement dans la boite aux lettres. Elle scrute de tous côtés, puis constatant qu’il n’y a personne, se rend compte qu’elle a été victime des vitupérations de la grosse voix, une fois de plus. Le cœur en chamade, elle grommèle longuement, puis se traine jusqu’au milieu de la route. Plantée là, elle agite une feuille dans le vide sur laquelle elle vient de griffonner à la va-vite « je sais qui tu es, vilain ! » Mais évidemment, là encore, personne ne lui répondra. La tête basse et le regard des mauvais jours, elle claudique jusque dans sa maison en faisant claquer la porte. Personne ne l’entendra râler, d’ailleurs, personne n’a entendu le son de sa voix depuis de très nombreuses années.

Le milieu de l’après-midi se tasse doucettement alors que Wilma-Jane ferme son office, grommelant comme à son habitude. C’est à nouveau à l’encontre du facteur que le courroux de la blanchisseuse s’abat, aussi fleuri que vindicatif. D’habitude, c’est son estafette, garée en vrac au milieu de la chaussée qui provoque son ire, alimenté par la peur de se planter. Le vil véhicule oblige la teinturière à faire un écart avec son vélo, manœuvre dangereuse tant l’engin séculaire manque de stabilité. Mais cette fois-ci, le facteur vient de grimper sur le trottoir pour faire demi-tour, manquant de renverser le charriot dans lequel la lavandière a déposé le linge sale en provenance de la Tour.

— Orchidoclaste ! Nodocéphale ! Pusillanime bubon ! Si jamais tu retentes encore ce genre de manœuvre dilatoire, je te fais manger les tétragones par le fondement !

« Menacer le vide, c’est par peur de prendre un vent ? » Alors que la blanchisseuse meugle au milieu d’une venelle désormais déserte, c’est la grosse voix qui s’érige en défenseur du préposé au courrier.

— Tient, manquait plus que l’autre baryton vienne m’emmerder pour terminer de me pourrir cette journée de sodomite !

« Ce n’est pas fini de souffler non ? Tu vas créer un cyclone tropical ô grande technicienne de la lessive ! » La lavandière met un certain temps pour reprendre ses esprits. D’habitude, la voix s’adonne dans le monoponcif, lâchant une phrase, et disparaissant à jamais dans le néant. Cette réponse est aussi exceptionnelle que surprenante, ce qui pousse Wilma-Jane dans ses derniers retranchements. Mais elle retrouve rapidement la contenance qui fait sa légende par delà la place de l’église du hameau, et après un léger ricanement, elle rétorque de plus belle.

— J’en connais un qui fait bien de rester déguisé en courant d’air par les temps qui courent…

« Et pourquoi donc, ô, reine du détergent ? »

— Parce qu’au bout d’un moment, il va falloir envisager la possibilité de me lâcher la collerette, voix sans coiffe ! Dypterosodomite ! Niguedouille ! Résidu de pet foireux ! Wisigoth !

Cette fois-ci, la grosse voix ne réplique rien, ne trouvant pas dans son répertoire quelque chose de spirituel à balancer à cette lavandière si peu à cheval sur la bienséance. Wilma-Jane range le linge, boucle l’huis de son officine, enfourche son destrier, et roule jusqu’à chez elle, où l’attend un canapé moelleux.
Chemin faisant, elle s’interroge : que s’est-il donc passé pour que la grosse voix lui réponde de la sorte ?
Et comment se fait-il que le facteur conduise toujours aussi mal en sa présence ?
Mais surtout, est-ce que Mamie Carnet connait vraiment l’identité de la grosse voix ?

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