S1E18 – Celui qui joue avec des crochets

Dimitry arrive enfin sur le palier. À sa montre, il est désormais 16h25. Il peste encore à l’encontre d’Antoine, qui a mis près de vingt minutes pour fumer deux clopes et contempler une colonie de fourmis qui s’extirpait de sous un caillou. Certainement une façon pour lui de tuer le temps sans être trop au contact de sa hiérarchie, qui pourtant l’évite copieusement. Deux minutes de plus et l’agent secret russe se serait jeté sur lui, afin de l’assommer d’un maitre coup derrière la nuque pour se dégager le passage. Certes, laisser un témoin pourrait être fâcheux pour la suite de sa mission, mais ne pas respecter le timming est encore plus dangereux pour lui. Si dans cinq minutes, il n’a pas mis en place son outillage, tout est fichu, encore. Et des plans de secours, il en a pas non plus pléthore…

Brandine ferme précipitamment la poste. Il est tôt, mais elle ne peut plus tenir. L’heure précédente, elle a subi deux grosses contractions, et malgré sa longue expérience de la chose, la douleur devient trop compliquée à gérer pour elle tout en faisant face à un quelconque client inopportun. Certes, ce n’est pas encore l’heure d’accoucher, elle le sait, elle le sent, mais ce n’est plus l’heure pour elle de rester assise à son bureau à attendre ces gens désagréables qui ne viendront pas, le courrier n’étant livré à Verlan qu’une fois tous les deux jours, et encore, quand le temps est suffisamment clément. En cas de pluie ou de brouillard, les délais sont fortement rallongés. Le service publique n’est bon que quand il y a du public à satisfaire. Et c’est loin d’être le cas aujourd’hui. Entre la douleur et les maroufles, elle a vite choisi son camps…

Dimitry s’accroupi pour regarder la serrure dans le blanc des yeux, et sursaute en découvrant que les crochets qu’il avait abandonnés le soir de la mascarade avec Noël, l’espion français, sont encore là, exactement à la même place. Il les avait d’ailleurs oublié ceux là, entre la précipitation de son départ, les turpitudes de la rixe à éviter, et le plantage en rêgle de l’espion français le lendemain, son outillage lui était complètement sorti de l’esprits. Les deux grappins d’appui sont à même le paillasson, tandis que le plus petit est toujours enfoncé dans la bénarde, comme si personne n’était passé par là depuis une semaine. La réflexion s’accélère dans l’esprit de l’espion soviétique. Anthime ne sort pas de chez lui, ce qui est un fait établi depuis de longs mois désormais.  Ses crochets encore en place suggèrent que personne n’a franchi cette porte depuis son premier passage. Et c’est fort étrange que personne ne monte pour apporter un peu de compagnies, du réconfort, et le minimum de soins ou de provisions à cette pauvre baderne responsable du village. Dimitry, à la lumière de cette série de déduction, étouffe une litanie de joie murmurée dans sa langue natale. Il sait qu’il a posé le doigt sur quelque chose de très intrigant, voire même de capital, et qui pourrait mettre son moulin à grande eau. En dessous de lui s’élève le bruit d’une foule se précipitant dans les escaliers pour fuir leur lieu de travail, et rentrer se morfondre dans leurs pénates.
Il est temps…

Brandine laisse échapper la clé, et une bordée de jurons dont elle seule a le secret. Elle doit s’y reprendre à deux fois pour se baisser et la ramasser.  Lorsqu’elle se redresse, elle constate que la Tour gerbe l’ensemble de ses employés, et plusieurs d’entre eux lui sont passé devant sans même s’arrêter et l’aider. « Sombres grimaudins ! Emboiseurs sans soif ! Chatemites fouettant la litière débordante d’étrons ! » narre-t-elle à cette foule qui ne la reluque même pas. Tout en grommelant encore et encore qu’au moins son mari lui fait ses lacets le matin avant de partir,  elle attrape son sac en papier Craft, et s’en retourne chez elle. Le vaste appartement dans lequel elle loge avec son facteur d’époux et ses douze enfants n’est qu’à une pâté de maison de là. Mais rien que d’y penser, le trajet lui semble déjà fort long. Car pour la pauvre dame, chaque pas est une torture, chaque mètre demande un effort surhumain. Sa progression est lente, elle souffle, elle souffre, mais elle avance. Car elle le sait : faire en enfant est un combat que seules les femmes sont à même de gagner…

Dimitry retire prestement le crochet resté dans la serrure, avant d’appliquer le petit boitier sur lequel il turbine depuis une semaine. Une lame se glisse dans le trou dans un cliquetis de métal. Le russe tourne enfin une bobine, et lance son dispositif, provoquant certaines vibrations dans son bras, et dans la porte. Une poignée de minutes plus tôt, quand le bâtiment était encore calme, le sifflement de l’appareil se serait entendu jusqu’au fond des catacombes. Mais la forte résonance de la cage d’escalier fait monter en canon les claquements des talons préssés sur le marbre, ainsi que les conversations inutiles de ces gens quittant leur travail inintéressant avec dans la tête tout un tas de projet pour la soirée qui s’ouvre à eux, le tout couvrant de façon parfaite l’effraction du russe. Mais il reste cependant très tendu. La serrure moyenâgeuse ne semble pas vouloir céder. Il regarde sa montre, puis hasarde un oeil par dessus la balustrade. Encore trente secondes, et le flot des gens ne sera plus suffisant pour le masquer. Il devra alors sortir son dernier recours, un vieux Makarov équipé d’un silencieux, et prier pour ne pas être entendu.

 

 

Il l’est d’autant plus lorsqu’à mi-chemin, alors qu’elle venait de traverser péniblement la place de l’église et de s’engouffrer dans la première venelle à droite, elle se rend compte qu’elle a oublié une chose importante dans son bureau de poste : Bruno, son quatrième fils, qui était en train de dessiner dans la remise, et qu’elle a tout simplement enfermé à l’intérieur. Accélérant le pas, elle s’en retourne, et manque de se faire renverser par le mari de Monica, venu la récupérer à son travail dans sa Smart première génération. Brandine n’omet pas de l’insulter copieusement, ainsi que tous les membres de la Tour, ces gens qui se conduisent en toute impunité, comme s’ils avaient une quelconque immunité. Quand elle arrive au bureau de poste, son fils s’était tout simplement endormi…

Clic, clac…Dimitry esquisse un sourire, dévoilant sa dentition parfaite : la porte vient enfin de céder. Il pousse doucement l’huis afin d’étouffer le moindre grincement intempestif, puis se coule à l’intérieur.
Que va-t-il découvrir ?
Anthime est-il vraiment chez lui ?
Et surtout, ses affidés sont-ils bien tous partis à l’apéro comme de coutume un vendredi soir ?

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