S2E01 : Celui qui mangeait rapide

Deux mois plus tard, la vie a repris son cours à Verlan. La chaleur estivale a été propice à un grand statu quo, personne ne souhaitant dépenser trop d’énergie dans cette étuve. Le seul fait notable fut le décès du doyen du patelin, papy Stopph, vieille baderne aigrie et acariâtre, dont l’unique plaisir sur terre était d’insulter la pauvre Violetta dès lors qu’elle lui amenait son repas quotidien, se délectant pendant de longues heures de la vue du poulet basket voler à travers la route, maculant la chemisette de la fillette d’un panage de sauce rouge.

Les médecins désignèrent la canicule comme coupable de sa mort. Mamie Carnet en fut la plus affligée. En effet, par cette disparition, elle prenait la place de vétérante du village, subissant ainsi les obligations qui allaient de pair. Forcée d’apparaitre en public à la moindre manifestation, sa fin de vie risque de vite devenir un cauchemar pour cette mamie séculaire au tempérament d’ermite.

Sa première sortie fut le jour de la réouverture du pub O’Macadam, fermé depuis l’explosion de la tour. La raison officielle est que Joey, la responsable, voulait effectuer des travaux pour renforcer la sécurité de son échoppe. Elle a mis des barreaux aux fenêtres, et encore, certains tiennent avec du gros scotch de plombier.

Mais officieusement, elle pleurait le deuil de son « amour » pour le beau Dimitry, qui pourtant n’a jamais pu la regarder autrement qu’avec dégout et dédain.

Wilma-Jane, forte d’une journée de dur labeur, passe se désaltérer dans ce troquet. Non pas que la nouvelle anisette de Joey soit un régal pour son palais d’épicurien, elle est réalisée à base d’essence de térébenthine. Mais parce qu’elle sait qu’Apolline a profité de la réouverture du bouge pour s’y morfondre toutes ses soirées, broyant du noir, et mangeant des cookies maison, ce qui au final, est quand même un peu la même chose.

— Ah, tient donc… Pourquoi je ne suis pas étonné de tomber sur toi par ici ?
— Peut être parce que soit je déprimais là, soit je picolais dans l’estaminet que tu surnommes « Le salon divin du pastis »
— Effectivement, ça m’oblige à faire le tour du village pour te trouver.
— Oui, ben du coup je suis là.
— Et tu bois.
— Je mange aussi.
— Mais tu bois. Beaucoup.
— Oui. Un jour un ami m’a dit « manger rapide, manger liquide ». Et j’ai tellement de choses à faire dans ce bas monde que je gagne du temps en lichant ici.
— Ouai, un ami…
— Ben quoi, oui, j’ai des amis. Regarde, toi par exemple…
— Cela dit, j’en connais un d’ami, qui s’il te voyait dans cet état, ne serait pas vraiment fier de toi.
— C’est ça oui… De toute façon, il n’est pas là, il n’est plus là, et il ne m’avise pas, alors lâche-moi la grappe. Non, j’ai mieux : lâche-moi la chope !
— Ce n’est pas avec un piteux trait d’esprit que tu t’en sortiras… Tu crois que la décision de partir était facile à prendre pour lui ? Tu ne penses pas qu’il en a chié les premiers temps, à s’interroger pour savoir s’il n’avait pas fait une connerie ? Il devait être aussi mal que toi maintenant, voire pire.
— Oui… Oui… Tu as raison… La voix de la naine se perd au fond de sa gorge. Lâche… Putain de chope…
— Cela dit, je ne fais que deviner. Charlie n’était pas du genre à pleurer et à chouiner pour un rien… Surtout, après tant de temps…
— Fou lui la paix, il est très bien où il est ! Merde !
— Et voilà, comme à chaque fois, dès que je remets notre ex-collègue sur le tapis, tu t’horripiles, tu pestes…
— Tu sais très bien que c’est un sujet sensible.
— Du genre sensible ?
— Du genre que pour l’instant, je n’arrive à réagir que de deux façons. Soit je m’énerve, soit je bafouille, et les larmes me montent…
— Et c’est la mort de Dimitry qui te fait badtriper comme ça ?
— Oui, ça, et toute cette tristesse accumulée depuis tant de temps…

« La tristesse mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine… mène à la souffrance… la souffrance est le foyer du côté obscuuuuuuuur ! » Tout le monde s’est arrêté dans le bar. Cela faisait deux mois que plus personne n’avait entendu la grosse voix retentir de la sorte.

— C’est bon, c’est pour moi. Ne vous inquiétez pas, je gère, s’exclame Apolline en se levant dans un geste d’excuse à tous les autres clients du troquet. Oui, c’est ça, je gère l’espèce de braillement de geek qui se prend pour un chevalier jedi.

Apolline se rassoit, et vide d’un trait sa chope de stout, avalant péniblement des grumeaux qui gisaient de par le fond.

— Et tu comptes faire quoi ? Boire et déprimer jusqu’à ce que mort s’ensuive ?
— Oui, c’est l’idée… Et à ma mort, je veux une statue : ici repose la reine des glands et de la binouze !
— Tu n’en fais pas un peu trop là ? Ça commence à être fatigant à la longue…
— Je ne dors pas la nuit, je vais bosser avec la boule au ventre, je repars du bureau avec un nœud dans la gorge, les yeux généralement embrumés. J’ai la cervelle qui tournicote comme un rat dans un silo à betteraves. Ça ne te suffit pas comme explication ?
— Ça fait deux mois. Tu devrais passer à autre chose… Bouffer des tartines et boire de la bière ne servira à rien !

« On sous-estime bien trop souvent le pouvoir apaisant du lancer de tartine… » La naine baisse les yeux, mais ne peut retenir un ricanement en entendant la grosse voix… Sur ces entrefaites, Joey apporte une carafe de pastis, et un grand bol de chips, sur lequel la lavandière jette toute sa convoitise.

— Et tu veux que je fasse comment ? Le moindre truc rallume des souvenirs, et pas que des bons. Et le moindre souvenir me monte la pression.
— Tu sais très bien que la pression, c’est dans les verres.
— Ah, tu n’étais pas là pour me dire d’arrêter de boire ?
— Ben déjà, ça serait bien que tu cesses de te mettre dans ces états là. Et puis oui, effectivement, arrête de boire, tu vas finir gras comme la terre de Russie !
— C’est la nana dépendante à l’anisette qui me fait ce genre de reproche ?
— Tu te fais du mal pour rien. Tu es jeune, et l’avenir devant toi. Regarde-moi, je suis vieille, j’ai encore quelques années à tirer, et je n’ai d’autre choix que de rester où je suis à subir tous ces phacochères et autres nodocéphales jusqu’au bout.
— Oui, tu as surement raison.
— Et puis crois-moi, être bourré toute la journée c’est super compliqué. Sinon, tout le monde le ferait !

Alors qu’Apolline jette un œil presque dégouté à son verre désormais vide, la porte du rade s’ouvre en trombe, et Angus débarque, presque pas essoufflé, la mèche bien en place.

— Ah, j’étais sûr que vous serez là les copines…

L’agent de la maréchaussée ne prend même pas le temps de saluer la barmaid, et s’affale sur le tabouret le plus proche de Wilma-Jane et Apolline.

— Il m’est arrivé un truc de dingue cet après-midi.
— Oui, on a entendu, des hélicos, et du raffut dans la montagne.
— Oui, c’est ça. J’y étais, c’était dingue ! On a marché… C’était dingue !
— Mais qu’est ce que tu faisais en randonnée ?
— Ben mon boulot, pardi !
— Quoi, tu livres des pizzas aux bouquetins maintenant ?
— Non, il y a eu… euh… Une sorte d’accident.
— Un accident ?
— Ben c’est que… euh… Je ne dois pas le dire…

L’homme de la maréchaussée se mure dans un mutisme profond, sous le regard inquisiteur de la naine et de la lavandière.
Mais quel est donc ce truc de dingue qu’il ne doit pas dévoiler ?
Qui a été la victime de cet accident ?
Et puis surtout, bouffer des tartines, est-ce vraiment utile ?

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