S2E02 : Celui qui randonnait

Alors que cette dernière brise le silence en croquant dans un bol de chips, Angus serre les dents, tiraillé entre son devoir de réserve de fonctionnaire de Police, et l’envie de divulguer à ses amis un fait trop énorme pour ne pas être partagé.

— Aller, tu es venu pour nous en parler, lâche la courtaude, impatiente. Tu avais un truc de dingue pour nous. Accouche !
— C’est Paô-Paô…
— Quoi, il est mort ? Apolline se redresse pour la première fois de la journée.
— Non, il a croisé le Yéti, ou un proche cousin.
— Et donc, il est mort ?
— Non… Disons que…
— Ben quoi ? Il est blessé ? Souffrant ? Coincé au fond d’une crevasse ? À l’agonie, les tripes à l’air ?
— Calme-toi, petite, détend-toi… Wilma-Jane pose sa main pleine de miettes de chips sur le bras de son amie miniature.
— Non, non et non… En fait, c’est le Yéti qui a plutôt morflé. On l’a retrouvé en bas de la faille de Rolland, la jambe à moitié arrachée.
— Ah, mince, pauvre pécore.
— Mais ce n’est pas le pire.
— C’est quoi alors ?
— Je crois que c’est Paô-Paô qui a tenté de lui bouffer la guibole.

Râle de dégout de la naine, tandis que la lavandière se siffle son troisième pastis, cul sec.

— De toute façon, c’est raffiné ces bestioles-là… Jamais il n’aura mangé cette pauvre carne adipeuse et avariée de Paô-Paô…

Un nouveau silence retombe sur la petite tablée.

— Mais on n’en est pas bien sûr. On ne sait pas si c’est le Yéti qui chassait Paô-Paô, ou si c’est l’inverse. Et le toubib n’a pas été foutu de comprendre qui est le premier à avoir agressé l’autre en fait. On a des traces de lutte, puis de fuite, puis la faille de Rolland.

La grimace d’Angus en dit long sur le choc qui a suivi la triple rencontre entre le pauvre yéti, la gravité, et la crevasse à pic.

— C’est complètement insensé ce que tu nous racontes ! La naine semble dépitée.
— Oui, je sais. C’est pourtant la vérité.
— Et Paô-Paô, vous ne lui avez pas demandé ?
— Ben, on a mis du temps avant de le retrouver en fait. Il s’était planqué dans une sorte de grotte, à cinq-cents mètres de là, sur les hauteurs de la faille. On l’a trouvé à l’intérieur, dans le noir, assis en tailleur. C’est son rire nerveux et discontinu qui nous a permis de le rapercher.

— Et il était comment ?
— Physiquement, comme d’hab, aussi gras de la fesse que d’habitude, peut être commotionné par endroit, mais rien de grave. Par contre, impossible de le sortir de son état de choc. Enfin bon c’est assez normal quand on l’a retrouvé, il était recouvert de sang, probablement celui du Yéti. Et qu’il avait des trucs bizarres coincés dans les dents. Probablement aussi appartenant au Yéti.
— Ah, pauvre bête… La fin de la phrase de Wilma-Jane est noyée dans le craquement caractéristique des chips agonisantes.
— Mais ce n’est pas le pire. On a trouvé autre chose au fond de la grotte. C’est peut-être ça qui a attiré notre gros ami.
— Je n’ai rien fait moi ! Wilma-Jane s’offusque.
— Mais non, tubercule ! Angus ne parle pas de toi, il faisait du second degré sur la protubérance exacerbée de Paô-Paô.
— Protubérance… j’aime quand tu jabotes comme un jeu de scrabble. Tu sais, un jour, j’ai couché avec un chef cuistot qui…
— Alors, c’était quoi ton truc qui a attiré cette bouffeuse de pissenlits par la racine ?
— Un cadavre !
— Un macchabée ? Genre le yéti, ou un bouquetin ?
— Non, un homme, un vrai. Enfin, un tas d’os appartenant à une seule personne, dont les mensurations, font penser à…
— A… ?
— Ah ah ! ricane Wilma-Jane, passablement éméchée par l’accumulation de pastis en un laps de temps si court.

La suite de la conversation se noie dans le brouhaha qui agite l’estaminet. La porte du rade s’ouvre bruyamment, laissant la place à deux gonzes que l’on n’avait pas vus dans le village depuis plus d’un semestre. Heikel et Jeikel, les vrais-faux jumeaux de la bourgade, pénètrent dans la taverne accompagnée d’un silence de cathédrale. La réputation qui les précède n’est pas franchement des plus flatteuses. Sorciers, maraudeurs, porteur de parole enfiellé, langue de serpent… Anthime et ses affidés ont œuvré dans tout le patelin pour discréditer les deux thaumaturges, comme c’est inscrit sur la devanture de leur boutique située au fond d’une impasse à l’opposée de la tour du hameau.

Jeikel, le plus grand des deux, se pose sur le comptoir, et commande un mojito. Pendant ce temps-là, son frère, Heikel, se présente devant la table des amis d’Apolline, le regard sombre. Elle pointe du doigt la naine.

— Pense à toi ! Pense au bleu ! Pense à la chaine du froid ! Mais pense à toi ! Et passe nous voir, on a un truc pour toi…

Sans demander son reste, il s’éclipse, suivi par une sorte de nuage de fumée sortie de nulle part. Il attrape son frère au comptoir, en train d’expliquer à Joey comment fabriquer un mojito, et les deux s’en vont, aussi vite qu’ils sont venus.

Apolline et Angus demeurent éberlués devant cette apparition plus que saugrenue. La première à prendre la parole est la lavandière.

— Ya pas à dire, mais ces gars-là, ils n’hésitent pas à en faire des tonnes ! s’exclame Wilma-Jane, presque émerveillée.

Il laisse échapper un sifflement d’admiration.

— Mais ça voulait biter quoi ce charabia ? Lance la naine, perplexe.
— Je crois qu’ils t’ont invité à venir les voir… Je crois… réponds Angus.
— Les voir ? Oui, pourquoi pas, comme on dit, les ennemis de nos ennemis sont nos amis non ? Et puis au pire, ça sera drôle…

La naine laisse échapper un nouveau ricanement, avant d’enchainer.

— Bon, et sinon, c’était qui ton cadavre ?
— Mon cadavre ? Angus semble avoir déjà perdu le fil de la discussion.
— Ben oui, le tas d’os de la grotte, ça vous a fait penser à qui ?
— À Anthime pardi !
— Non ! Apolline est estomaquée.
— On n’a rien de confirmé pour l’instant, on attend les résultats des analyses, mais tu imagines le putain de scoop ? Trahi par la présidente de son propre fan-club alors qu’elle chassait le Yéti ?

— Et le cadavre dans la tour alors ?
— Ben ce n’est pas Dimitry, s’étonne Wilma-Jane ?
— Non, l’autre ?
— Il n’est pas parti en cure l’autre ?
— Tu es gentille Wilma, mais parfois, tu es fatigante !

Le regard que jette la naine à son ami est plein de compassion, mais brille d’une petite lueur.
Anthime a-t-il finalement été retrouvé dans la montagne ?
La montagne s’est-elle remise de ce face à face avec Pao Pao ?
Et quelle est donc cette lueur qui agite la pensarde de la naine ?

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