S2E03 : Celui qui cherche la lumière

La venelle est sombre et humide. De tout le village, c’est le seul endroit à l’abri des rayons du soleil, été comme hiver. Si la promiscuité des bâtiments justifie cette ombre perpétuelle. Certains au cœur du hameau ont rapidement rejeté la faute aux occupants de l’échoppe du fond, les deux jumeaux maléfiques dont la présence est une explication à toutes les turpitudes et les catastrophes du patelin.

Apolline s’y glisse, pas vraiment rassurée par ce qu’elle risque d’y trouver. L’invitation des thaumaturges, aussi spectaculaire que déplacée, l’a laissée des plus sceptiques. Et pourtant, elle l’a quand même accepté, poussée par un soupçon de curiosité, mais aussi une once d’espoir, chose qu’elle n’avait plus depuis la mort de Dimitry.
L’espoir de mettre le doigt sur quelque chose de nouveau.
L’espoir de pouvoir à nouveau illuminer le chemin de sa quête.
Et pour l’instant, c’est tout ce dont elle a besoin.

Elle ouvre la porte de l’échoppe et se glisse discrètement dans une boutique vide et silencieuse.

— Ne bougez pas, on est à vous tout de suite. La voix vient de derrière l’huis situé de l’autre côté du comptoir au milieu de la pièce.

Ont-ils vraiment les pouvoirs magiques dont tout le monde les affuble ? En quel cas, ça expliquerait pourquoi ils sont déjà au courant de sa présence, alors qu’elle a pénétré sans bruit, et qu’elle n’a même pas eu le temps de s’annoncer.

Apolline poireaute une bonne dizaine de minutes, essayant de détailler ce qui se trouve dans la pièce sombre, éclairée par la lueur du jour dépassant faiblement à travers la vitre sur la porte d’entrée du fond de cette triste impasse. Hormis le comptoir et la lourde de l’arrière-boutique, tout le reste n’est qu’étagères et fatras d’objets aussi inopinés qu’incongrus… Ici, un vieux livre à la couverture de cuir extrêmement usé, de l’autre coté une énorme boule à neige avec un château à l’intérieur… Par là des piles de papiers, agencées dans des sortes de dossiers. Sur le bar, un saladier plein de sachets de biscuits. Difficile de trouver un quelconque sens ou une quelconque utilité à toutes ces choses.

Mais, ce qui l’intrigue le plus, ce sont ces bruits en provenance de la pièce d’à côté, sortes de murmures, comme si quelqu’un psalmodiait des incantations dans une langue bizarre. Et après les chuchotements vinrent les cris…

Des hurlements de douleur en provenance d’un organe probablement masculin. Des râles de souffrance qui glacèrent la naine jusqu’aux os. Des giries et des gémissements…

Cela ne dure qu’une minute, maximum.

Puis plus rien.

Heikel, le plus grand des deux faux jumeaux, ouvre alors la porte, pour se porter jusqu’au comptoir, depuis lequel il peut dévisager Apolline. La courtaude ne bronche pas, hésitant entre la curiosité d’en connaitre plus sur la raison de sa présence dans cet endroit plein de mystères, et la fuite loin de toutes ces choses.

Jeikel emboita le pas de son frère juste après, s’essuyant les mains dans un chiffon grisâtre taché de rouge.
— C’est la caméra…
— De quoi ?

La naine reste perplexe devant cette entrée en matière sans fard ni politesse.

— Vous vous demandez comment nous avons pu savoir que vous étiez dans notre échoppe.
— Euh, oui… Entre autres.
— C’est grâce à la caméra…

Le plus grand des deux jumeaux désigne une boule noire fixée au plafond.

— Nous vous avons vu grâce à notre caméra. Nous n’avons rien de magique là dessous.
Son frère conclut sa phrase d’une grimace peu ragoutante.
— Et, les bruits ? Ces cris de souffrance ?

Apolline n’est vraiment pas convaincue par ces deux drôles d’oiseaux.

— Oh ça ?
— Oh oui… Vous avez entendu ?
— Je pense que tout le quartier les a entravés. C’était qui ? C’était quoi ? Il est mort ?
— C’est rien, oh oui, non… Ce n’est rien…

La voix d’Heikel est hésitante.

— C’est juste une petite séance d’acuponcture.
— Et un peu de vaudou
— Oui, c’est ça, de l’acuponcture…
— Avec des sabres et des aiguilles à tricoter, conclut Jeikel en prenant Apolline par les épaules, pour la guider jusqu’à la grosse boule à neige. Les deux frères jumeaux se positionnent de part et d’autre de la sphère, et indiquent à la naine de pointer son regard dedans. Elle s’exécute, non sans une certaine appréhension.

Le globe de cristal se remplit d’une fumée blanchâtre, faisant disparaitre le château, qui se dissout derrière une sorte de brume opaque, sur laquelle apparaissent des images, comme sur un écran de cinéma.
Elle distingua tout d’abord un plan large d’un vaste terrain vague, parsemé de dalles verticales, disséminées çà et là de façon aléatoire et désordonnée. Au milieu de ce cimetière improbable, la courtaude aperçoit un troupeau de personnes, marchant au pas, bizarrement. Puis la vision se resserre sur le groupe, découvrant des êtres difformes, à la peau blafarde, les visages pour la plupart déformés par la douleur. Des râles d’agonie retentirent alors dans l’esprit de la naine, qui marque un pas de recul.

— Ne vous inquiétez pas, lui murmure Jeikel, notre système est équipé du dolby surround intégré…

Perplexe, et un peu choquée, Apolline reprend son observation, aussi tendue que curieuse. Sur la droite, un petit être barbu arborant une chemise à carreaux et des lunettes avance les deux mains en avant, les yeux révulsés. Sa liquette ouverte par le bas laisse dépasser une bedaine assez conséquente, de laquelle pendouillent des lambeaux de chair, comme s’il avait été mordu, et que la plaie ne s’est jamais cicatrisée. Au milieu marche une fille, enfin ce qu’il en reste tant son corps part en morceaux. Elle semble totalement hystérique, bien que sa démarche soit lente et saccadée. Elle agite ses bras vers les membres de la meute, ponctuant chaque mouvement de petits cris stridents. Sur l’autre côté, un homme à lunette claudique lamentablement. Son pied gauche, de travers, pointe à l’intérieur en direction du droit. Son costard crème est maculé de taches diverses et variées. Une trainée de bave sanguinolente coule depuis la commissure de ses lèvres, jusqu’au sol. Il grogne à chaque pas. Mais il ne parait pas vouloir s’arrêter de marcher. Dans ses mains, il porte une machine à café, une Nespresso, qui semble aussi mal en point que son propriétaire.

Devant cette horde sauvage, Apolline distingue des êtres humains à l’apparence un peu plus normale. Ils ne sont ni en train de courir ni en train de fuir. Ils paraissent s’accommoder de la présence des zombies, même s’ils ne les approchent pas vraiment. Certains sont flous, et la naine a beaucoup de mal à les dévisager. Un seul est tout à fait net, et un léger détail attire le regard de la courtaude. Un détail anodin pour le commun des mortels, mais qui lui saute aux yeux aux premiers abords.

— Bordel ! Mais c’est Charlie !

Alors qu’elle allait attraper la boule de cristal, Heikel lui retint le bras.

— Votre main…
— Quoi ma main ? Généralement, ce n’est pas avant Pâques que je porte les stigmates.
— Non, on ne touche pas le matériel de pointe…
— Mais, c’est réel votre truc ?
— C’est à dire réel ?
— Ben mon pote, là, au milieu de ce cimetière, avec tous ces zombies. En grand danger…
— Ce n’est réel que si vous le considérez comme tel…
— Arrêtez avec vos conneries. Il est vraiment au milieu du boulevard des allongés avec tous ces morts-vivants.
— Oui, et non…
— Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? C’est mon ami, il faut l’aider !
— Mais tu ne peux rien faire pour l’instant.
— Pas dans cet état d’esprit là… Pas avec toutes ces questions… La voix de Jeikel résonne comme une sorte de sentence.

Le silence retombe dans la pièce.
Est-ce vraiment son ami que la naine a aperçu au fond de la boule de Crystal ?
Quel est le problème avec son état d’esprit ?
Mais surtout, l’acuponcture, ça fait vraiment si mal ?

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