S2E04 : Celui qui parle le hobbit

Cherchant à retrouver son calme, Apolline prend une série de respirations rapides. Sa visite chez les thaumaturges est manifestement un échec. En guise d’espoir, elle se paye une crise de panique devant un truc dont elle ne sait même pas si c’est vrai.

Au bout d’une poignée de minutes, la courtaude récupère ses esprits, et un peu son rythme cardiaque.

— Et vous m’avez fait venir là pour ça ?
— Non, pour te montrer quelque chose…
— J’ai les yeux grands ouverts. Mais magnez-vous, j’ai le compteur déjà au taquet.
— Regarde…

Heikel pointe du doigt la sphère. Les nuages qui assombrissaient le ciel s’écartent, pour laisser passer les rayons du soleil. Au contact avec l’astre du jour, le cimetière s’estompe, et les zombies se dissolvent. Une végétation verdoyante remplace les stèles, et Charlie et les autres personnes semblent très bien s’en accommoder.

— Mais que… C’est quoi ?

Apolline est perturbée.

— Tu ne comprends donc pas ? Heikel s’exaspère.
— Tu veux peut-être qu’on te traduise en Hobbit ?

Seul Jeikel ricane de sa lourde blague.

— Quoi ? Un coup de rayon de soleil et les ténèbres disparaissent ? C’est ça votre truc ? Fendons-nous la gueule à la hache, mais avec le teint hâlé ?
— Oui, et non. Ce que te montre cette vision, ce sont les deux alternatives possibles. Le noir, ou le blanc. Et que le mauvais côté est fonction de la direction vers laquelle on pointe son doigt accusateur.
— Ça fait quand même très Star Wars votre truc. Le côté obscur de la Force tout ça… Vous espérez quoi, que je sorte d’ici en sifflotant la marche impériale ? Demandez au vieux boulanger, avec ses problèmes d’asthme, il vous fera un très bon Dark Vador…

Le silence retombe sur la pièce. Les deux jumeaux semblent perplexes, et la naine, survoltée.

— Non, mais sans rire, vous n’avez rien de plus nuancé ? Je ne sais pas, avec un arc-en-ciel et des petits poneys ? Ou des chats ? Ça marche toujours avec les chats.
— C’est pourtant là la grande tragédie de la vie, chère amie. Soi tu es pour, soi tu es contre. Et ton problème actuellement, c’est que tu sembles ne pas vouloir te décider. Tu es dans une sorte de brouillard gris, tu cherches la lumière tout en broyant du noir… Du coup, tu n’avances pas.
— Et tu délires à propos des petits poneys.
— Vous êtes en train de me filer mal à la tronche les gars.

Apolline ferme les yeux, et se pince l’arrête du nez entre ses deux doigts. Puis se redresse, et reprend.

— Moi qui pensais que la seule grande tragédie de la vie, c’est que les choses finissent toujours par changer. Et du coup, avec ma bière, j’étais bien, et j’attendais que ça se passe… Ce qui est déjà bien moins risqué que de monter fouiller la Tour et se retrouver avec mes tripes éparpillées aux quatre coins du village…

Les deux sorciers se regardent longuement, perturbés par les réactions un peu trop colorées de leur hôte. Puis d’un ton calme et posé, le plus grand des deux tente une nouvelle approche.

— Tu peux être un atout précieux. Mais pas dans cet état-là. Et en fait, nous aimerions simplement savoir où tu en es exactement, ce qui te tracasse, et ce que tu veux.
— Malheureusement, comme l’a dit un jour le philosophe Mick Jagger « on ne peut pas avoir ce qu’on veut ».

Nouveau ricanement, mais du côté de la naine cette fois-ci.

— Mais du coup, les gars, si vous vous êtes donné autant de mal pour me poser cette simple question, c’est quoi cette histoire avec Charlie ? Il est où ? Il est vraiment avec des zombies ?
— Oh, il est peut-être dans un bar en train de se coller une cuite et de refaire le monde… Ou dans son lit à cuver. L’âge, tout ça, on s’en remet bien moins vite…

Apolline regarde de travers les deux jumeaux, sans vraiment comprendre.

— En fait, vous n’en savez rien…
— On sait juste que lui aussi fait des choses qui ne nous plaisent pas trop, et que du coup, il n’est plus vraiment de notre côté contre Anthime et toute sa clique…

Apolline amorce un pas de recul. Sont-ils avec elle ou contre elle ? Ce qu’elle sait, c’est que la vision binaire qu’ils viennent de proposer, elle commence à en avoir ras les noisettes. Elle en a marre de faire la guerre. Les morts, le sang, la tristesse, elle aimerait que la conclusion de toutes ces histoires se résume enfin à autre chose. Peut-être qu’une autre approche est plus viable pour connaitre enfin la vérité.

— Mais dites-moi messieurs, vous avez l’air d’en savoir un rayon sur cette histoire. Peut-être même plus que moi…
— Nous sommes persuadés qu’Anthime n’est pas mort.
— À la bonne heure, et les deux cadavres que l’on a retrouvés alors ? Dans la tour et la montagne ? Qui sont-ils ?
— Nous ne savons pas… Nous n’avons pas encore réussi à contacter le monde des esprits. Mais par contre, nous pensons qu’il y a quelqu’un dans le village qui le peut.
— Et qui donc ?
— Nous ne le savons pas.
— Et vous savez quoi au juste ?
— Nous savons qu’Anthime a disparu, que ses affidés cherchent à cacher la vérité, et que la pierre angulaire de toute cette histoire, c’est Monica !
— La sous-fifre de Jacquouille ? C’est pourtant la moustache sur qui va échoir la gestion du village si Anthime disparait définitivement.
— Oui, nous savons. Mais nous savons aussi que laisser Jacquouille faire de l’autogestion dans le village, c’est la même chose que de laisser à un gosse de douze ans le minibar et les clés de la bagnole.

Apolline ricane à nouveau. L’image est curieuse, mais tellement vraie.

— Et donc vous pensez que Monica ?
— Oui. Elle ne paye pas de mine, mais chaque coup tordu porte sa marque, plus ou moins directement. On a essayé de la faire parler, mais ce n’est pas évident.
— Pour sûr que ce n’est pas évident, Monica passe son temps à mentir. Et lorsqu’elle ne ment pas, c’est qu’elle dissimule. Et lorsqu’elle ne ment ni ne dissimule, c’est qu’elle trompe. C’est dans sa nature. Certains dans le village sont même enclins à dire que c’est une maladie.
— Hum, OK…

Les deux jumeaux se dévisagent, cherchant à appréhender l’implication de tout cela sur leurs conjectures. Mais la naine ne les laisse pas respirer.

— Si je comprends bien, depuis six mois, sur cette histoire de disparition, pendant que nous remuions tout le village pour trouver des preuves, vous êtes resté dans votre coin à regarder votre boule de cristal HD pour élaborer des hypothèses. Et une fois que vous en aviez suffisamment, vous jetez tout sur un mur et vous voyez ce qui colle ?
— Ben oui… Généralement, ça marche pour les spaghettis…
— Et c’est tout ?
— Nous faisons de notre mieux, mais ce n’est pas évident, vu notre statut au sein du patelin… Et pourtant, toute cette histoire nous intrigue.
— Nous passionne
— Nous fascine
— Et je dirais même plus, nous tarabuste !
— Effectivement. Mais en fait, vous êtes plus obsédé que moi par cette disparition.
— Et alors ? C’est dangereux l’obsession ?
— Euh, non… Enfin, seulement quand tu es sur un bateau, et que ton obsession est une baleine…

Les deux jumeaux fixèrent lourdement du regard la naine.

— Dites les gars, vous savez que vous ne pouvez pas vraiment me transpercer avec vos regards !
— Oui, mais on peut faire pire. N’oublie pas, nous sommes des magiciens.
— Effectivement. Merci quand même pour la séance de ciné, c’était sympa.

Apolline s’approche de la porte, avec l’envie d’en finir au plus vite. Mais Heikel la hèle une dernière fois.

— Et alors, tu comptes faire quoi, au juste ?
— Je crois que je vais aller au Cambodge…

La naine marque un petit sourire.

— Au Cambodge ?
— Oui, je pars pêcher ! Le poisson-chat du Mékong, gros comme ça !
— Mais c’est une espèce en voie de disparition ça ?
— Alors faut que je me dépêche avant qu’il y en ait plus !

Apolline explose de rire. Comment en est-on arrivé là ? Elle ouvre la porte.

— Et puisque vous êtes un peu sorcier sur les bords, vous devriez vérifier s’il n’y a pas une méchante belle-mère qui traine quelque part au sein du village. Cette histoire fouette la pomme empoisonnée à plein nez…

Apolline sortit de l’échoppe en claquant la porte. Elle venait de vivre une expérience des plus bizarres, et pourtant, pour la première fois depuis six mois, elle se sentait libérée d’un poids.

Elle savait ce qu’elle devait faire… Enfin, en était-elle vraiment sure ?
Et que venait faire Charlie dans toute cette histoire ?
Et puis surtout, qui joue le rôle de la méchante belle mère de l’histoire ?

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