S2E06 : Celui qui piquait le rappel

Ce matin-là, l’automne venait de faire son entrée dans le calendrier, et un petit vent frais serpentait à travers les venelles du village de Verlan. Rien à voir cependant avec les bourrasques dont souffre la Tour chaque hiver. Mais quand même suffisant pour forcer les habitants à sortir chandails et bas de laine.
Rien à voir non plus avec la tornade au brushing impeccablement plaqué qui traverse le hameau au pas de course pour se rendre chez le juge.

— Robert ! Robert ! On a frôlé la catastrophe !

Angus débarque en trombe dans le bureau de l’homme de loi du village. Après une semaine côte à côte à compter les nuages et à se battre contre un logiciel administratif instable, les deux représentants de la justice à Verlan se sont liés d’amitié. Enfin, ils se tutoient et boivent désormais le café ensemble.

— Qu’est-ce qui se passe, comparse de la maréchaussée ? Encore une histoire avec cet affreux Gadgeto ?
— Lui même en personne !
— Et qu’à donc-t-il fait cette fois-ci ?
— Mamie Carnet ! Elle a failli manger un Go-Go-Gadgeto poing américain dans la tronche. Heureusement que j’étais là et que j’ai sauvé la pauvre vieille !
— Tu parles d’une catastrophe, tu aurais mieux agi en fermant les yeux et prier pour qu’il nous en débarrasse !
— Ah oui… Mais quand même… Tu crois que c’est très légal ?
— Certes, je suis l’homme de loi du village, et je me dois d’être juste, neutre et impartial. Mais quand bien même, je reste un être doué d’émotions. Et Mamie Carnet, quand elle s’y met, elle me galope tellement sur le haricot !

Angus tire une chaise et s’installe à côté du bureau du magistrat. Robert, quant à lui, s’étire sur son fauteuil, avant de reprendre la parole.

— Explique-moi par le détail ce qu’il t’est arrivé, je te prie.
— C’est fort simple. Comme prévu depuis la fermeture de notre office des témoignages, et sa délocalisation ici bas, je passe mes journées en compagnie de l’inspecteur Gadgeto. Officiellement, c’est pour mieux apprendre de l’élite policière du pays. Officieusement, c’est pour l’empêcher de tuer d’autres délinquants qui n’auraient pas mis de pièce dans l’horodateur, ou qui conduiraient une moto sans ceinture de sécurité.
— Tu n’exagères pas un peu là, avec cette histoire de ceinture ?
— Que nenni ! Je l’ai vu à l’œuvre. Pas plus tard qu’hier matin, le ton est monté avec Wilma-Jane parce qu’elle pilotait son Dax sans ceinture de sécurité.
— Effectivement, c’est choquant.
— Il est maboul ce flic !
— Non, je parlais de Wilma-Jane, sur un Dax. Pauvre véhicule, vu l’embonpoint qu’elle traine, ça ne doit pas être tous les jours faciles…

Le juge éclate de rire, une hilarité franche et aussi massive qu’une commode Louis XV. Angus s’affaisse sur sa chaise, vaincu par la lassitude. Robert essuie une larme, puis reprend le cours de la discussion.

— Non, sans déconner, il s’est passé quoi au juste ? Tu as filé l’inspecteur, et il s’est trouvé par inadvertance face à face avec Mamie Carnet.
— Oui, c’est ça, sauf pour l’inadvertance.
— Tu veux dire qu’il l’a cherché ?
— Non, en fait, c’est elle.
— Parce qu’en plus, elle est suicidaire ? C’est une information à noter ça !
— elle a repéré Gadgeto lors de la dernière manifestation du village qu’elle a dû présider. Je sais plus pour quoi c’était, en début de semaine.
— Oui, c’était pour la grande lessive.
— Ah oui c’est vrai. Ces trucs débiles pendus sur une corde à linge au milieu de la place du village
— Ouais, ben ne te moque pas, car j’y étais… Et je n’ai même pas pu pouffer quand papy Enerst a accroché son dentier sur la ficelle, en guise d’œuvre d’art…

Robert grommèle ensuite un truc à propos de ces foutues idées à la mort-moi l’artichaut de Dalida, mais Angus n’y prête pas vraiment attention.

— Du coup, Mamie Carnet a filé l’inspecteur Gadgeto, et tout à l’heure, elle a eu un moment propice.
— Un moment d’hospice ? Mais tu n’as pas dit que tu l’avais sauvé ?
— Oui, non, mais c’est que… 
Angus ne sait plus bien si le juge pratique un second degré manifeste, ou s’il est juste en train de blaguer.
— Vas-y, termine, je ne t’interromprai plus.
— Alors que Gadgeto sortait pour la troisième fois en trois jours de chez Dimitry, elle l’a attendue, s’est plantée devant lui, et lui a exhibé un de ses fameux papelards dont elle a le secret.
— Encore un vieux machin de son foutu carnet ? Mais elle en a combien des comme ça chez elle ? Tout le village va bénir le jour où elle sera en rupture de stock.

Nouveau ricanement du magistrat, visiblement très en forme.

— Mais c’est pire que ça… Elle s’est pointée avec un texte écrit soigneusement sur une feuille A4… Si ça, ce n’est pas un signe qu’elle a prémédité son coup !
— Oui, effectivement…
— Attends, ne bouge pas Robert…

Angus plonge dans la poche intérieure de sa veste, et en sort un papier imprimante plié en 4, qu’il tend au juge. Ce dernier fronce les sourcils.

— Effectivement, c’est bien son écriture. Je reconnais les boucles mal définies, et sa façon de trembloter en formant ses lettres. Tu vois regardes, c’est les nerfs en fait. Plus elle est agacée, et plus elle trémule.
— Ah oui, et du coup, elle devait être plutôt fâchée quand elle a fini sa bafouille.
— C’est fort probable… Fort probable…
— Mais dis-moi, tu as fait graphologie avant d’œuvrer pour la justice ?
— Non, pas du tout. Mais un homme dans ma position doit savoir constater ce genre de détails. C’est d’ailleurs pour ça que je suis chef…

Robert relit plusieurs fois la missive. Haussant les yeux, poussant un gloussement de dépit à plusieurs endroits.

— Elle vraiment que ça à foutre de ses journées cette pauvre vieille, soupire le juge. « Énième piqure de rappel »… Déjà, rien que le titre montre bien combien elle nous méprise. Quant au reste, c’est encore du grand art. « Je vous prierai de bien condescendre à vous excuser ostensiblement du soufflet que vous me faites subir avec votre estafette tous les jours que Dieu nous honore, afin que mon honneur soit ainsi lavé des souillures de votre présence sous ma fenêtre ».
— Elle est givrée.
— On est bien d’accord, elle veut juste que Gadgeto dise à ses hommes de ne plus se garer devant chez elle, c’est bien ça ?
— Tout à fait…

Le silence retombe dans la pièce. Lourd, et pesant. Un peu trop même.

— Et donc la lecture de cette missive a énervé l’inspecteur.
— Pas tout à fait. En fait, je ne suis pas certain qu’il ait compris tous les mots employés par la baderne. C’est surtout l’insistance qu’elle a mise derrière qui a fait péter les plombs à Gadgeto. C’est quand il m’a tendu la feuille en hurlant que j’ai pigé qu’elle était en grand danger. J’ai juste eu le temps de pousser Mamie Carnet qu’il avait déjà envoyé le gros poing américain de son chapeau, qui a filé tout juste entre nous deux. Je me suis alors accroché à lui, bloquant ainsi un nouveau Go-Go-Gadgeto coup de pied dans le derche. Puis à l’aide d’un de ses collègues, nous nous sommes éloignés. Ensuite, je suis venu en courant jusqu’ici. Il faut qu’on fasse quelque chose Robert, ça ne peut plus durer cette histoire…
— Bien bien bien… Bon réflexe, bon réflexe…

Robert semble plongé dans un abime de perplexité.

— Ce qui m’inquiète, c’est de savoir ce que Gadgeto fait présentement.
— Son collègue l’a pris en charge, et ils sont dans leur quartier général au rez-de-chaussée de la Tour.
— Bien bien bien… L’incident est clos donc ?
— Oui, surement… Jusqu’à ce que Gadgeto se retrouve à nouveau en tête à tête ave Mamie Carnet… Là, pour sur, son Go-Go-Gadgeto truc va pas le rater une seconde fois…
— C’est pour ça que tu dois partir immédiatement pour le rejoindre.
— Et c’est tout ? Il faut qu’on fasse quelque chose Robert, ça ne peut plus durer cette histoire… J’ai un gros Go-Go-Gadgeto ras le bol de tout ça !
— Certes… Tu as raison. Je crois qu’on va devoir faire une bandelette à propos de tout cela.

Robert affiche un visage hilare alors qu’il ouvre l’écran de l’ordinateur portable de la police. Il pianote dessus une poignée de secondes, puis referme la machine récalcitrante… Angus pendant ce temps-là se décompose sur sa chaise.

— Bon, ben en fait, ce n’est pas mieux que la semaine dernière… Un coup je peux faire des trucs, sans pouvoir les vérifier, un coup je peux vérifier ce que j’ai fait, mais rien rajouter de nouveau… Et pour couronner le tout, je crois que le type qu’ils m’ont assigné pour régler ces problèmes est en arrêt pour cause de burnout…
— Ah oui quand même… Donc du coup.
— On est au même point que la semaine dernière, à tous points de vue.
— Et la bandelette ? Et Gadgeto ?
— Au même point, je t’ai dit. On est obligé de faire en sorte que ça marche, mais certains veulent tellement tout contrôler qu’au final, rien ne fonctionne.

Sans chercher à comprendre le sens de tout cela, Angus se lève, et quitte subrepticement le bureau du juge, qui continue de scruter la page devant lui, les mains croisées… En sortant du bâtiment, Angus découvre une missive posée à même le sol. Une de ces petites feuilles dont raffole Mamie Carnet. La même écriture décrite par Robert dix minutes plus tôt souille le papier jadis immaculé. Nerveux, le policier vérifie à droite et à gauche s’il n’y a pas un quelconque témoin de cette histoire. Puis il se penche, et ramasse le document. « Vous avez eu l’outrecuidance de me pousser tout à l’heure. J’ai failli mourir de déshydratation en restant une heure seule à même le sol en espérant un éventuel secours. J’attends vos excuses les moins bombées d’ici ce soir ! » Le policier de Verlan étouffe un rire nerveux, avant de jeter le bout de papier dans le plus proche caniveau.

Au même moment, à une poignée de minutes à vol d’oiseau de là, une étrange scène secoue les entrailles de la tour de Verlan. Un petit faisceau lumineux galope sur les murs du troisième sous-sol, éclairant de sa faible lueur chacune des portes de cet ensemble de caves, ou de catacombes selon le côté dramatique que l’on souhaite leur donner. Quelqu’un cherche quelque chose. Soit il ne l’a pas encore trouvé, soit il ne sait pas encore vraiment ce qu’il cherche…

Le couloir est désert. Après avoir enfin semé ce bougre, mais fort tenace, policier de Verlan, l’inspecteur Gadgeto a pu se glisser dans les allées humides et poussiéreuses des cryptes de la Tour. Son instinct ne le trompe pas. C’est ici qu’il dénichera des réponses.
Il le sait, il le sent.

— Car la vermine se terre toujours dans les endroits glauques…

Profitant de cet espace de solitude loin de tout, il se murmure à lui même, cherchant à se motiver, voire à s’éclaircir l’esprit. Puis il se fige. Il vient, semble-t-il, de trouver ce qu’il convoitait.

— Go-Go-Gadgeto sésame ouvre-toi…

L’inspecteur Gadgeto dévisse le bout de son index, pour exhiber un crochet que n’aurait renié aucun serrurier digne de ce nom. Un petit coup à droite, un petit coup à gauche, et clic-clac, la porte lui ouvre ses faveurs. Une mélopée se fait alors entendre. Un son à la foi guttural, mais aussi terriblement mélodieux. Une sorte de chanson sinistre…
« aaaaaaaannd whooooooooo aaaaaaaaaaaaaare youuuuuuuuu, theeeeeee prrouuuuuuuuud looooord ssaaaaaaaaaiiiiddddd …. » Ne comprenant pas un traitre mot de ce langage bizarroïde, le grand inspecteur à l’imperméable gris se glisse dans la pièce sans bruit.

Sans prendre la peine d’allumer à nouveau la torche qu’il a située au bout de son majeur, il s’avance un peu à tâtons, guidé par le trait de lumière qu’il aperçoit au loin. Il traverse la salle sans difficulté, bien aidé par le fait qu’elle soit complètement déserte. Arrivé au bout, il s’approche de la porte, alors que la mélopée semble l’avoir suivi jusque là. « a coaaaaaaaaaaat of gooooooooooooold, a coaaaaaaaaaaat of reeeeeeeeeeeeeed… » L’inspecteur se secoue la tête. Qu’est-ce donc que ces diableries ? D’autres sons parviennent à son oreille. Une voix d’homme, puis une voix de femme. Une discussion en catimini. Exactement ce qu’il cherchait.

— Oh non, on ne va pas encore la jouer à pierre-feuille-ciseaux ?
— Tu veux faire ça comment ? Chaque fois, c’est la même chose, on perd un temps fou pour se décider.
— On s’en fout du temps, de toute façon personne ne vient jamais par ici. Et puis personne ne s’inquiète vraiment de nous voir partir comme ça une demi-journée, quasiment main dans la main.
— Tu as peur de la rumeur ? Après toutes ces années de qu’en-dira-t-on ? Allez va, passons aux choses sérieuses.
— Hum, non…
— Une main dans le dos… Prête ? … J’ai dit prête ?
— OK, d’accord…
— À trois… Shi… Fu… Mi !

L’inspecteur n’entendit pas distinctement la suite de la conversation. La mélopée se fait de plus en plus fort, de plus en plus insistante…

« And sooooooo he spooooooooooooke. And sooooooo he spooooooooooooke »

Elle lui remplit la tête tout entière, si bien qu’il s’entend presque lui-même en train de chanter…

« wiiith nooooooooo ooooooooone there to heeeeeeeeeeeeeear. »

L’inspecteur pose machinalement une main sur la poignée de la porte. À ce moment-là, la mélodie s’efface, et Gadgeto se raccroche à nouveau à la réalité.

— Ah non… J’en ai marre… J’en ai marre que tu me prennes encore par-derrière !

C’est alors que la porte de la pièce ouvre brutalement, découvrant un Germain déjà en train de détacher sa ceinture devant une Monica déprimée, mais docile.
Un nuage de fumée noire pénètre en trombe dans la petite cave aménagée en lupanar. Tout devient sombre le temps d’un battement de cœur. Impossible pour les deux amants de crier.

— Go-Go-Gadgeto par le pouvoir du crâne ancestral !

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