S2E07 : Celui qui les avait de travers

À Verlan, il n’y a pas d’hôpital. On y trouve un toubib, certes, mais on n’est pas vraiment sûr qu’il possède les diplômes nécessaires pour exercer son art en bonne et due forme. Comme la plupart des gens à hautes responsabilités du village en quelque sorte.

Un apothicaire a pignon sur rue, une sorte de savant fou aux cheveux en pétard, qui hurle « nom de Zeus » à chaque fois qu’il vend une boite de préservatifs. La majorité des produits qu’il monnaye à un prix exorbitant n’est qu’un vaste étalage de fioles aux couleurs fluorescentes dont le gout demeure à peine moins infect que leur efficacité semble douteuse.

Enfin, la solution la plus draconienne pour se soigner à Verlan reste l’échoppe Heikel et Jeikel. Ces derniers font aussi office de pharmacien, notamment dans les cas les plus extrêmes. Mais leurs méthodes, à base de plantes, d’alcool et de viscères d’animaux exotiques, ne font pas vraiment l’unanimité. Surtout qu’ils sont très souvent taxés d’être à l’origine des maux mystérieux qu’ils doivent ensuite guérir.

Malgré tout, les gens se portent vaille que vaille, affrontant la grippe avec une liqueur verte, la toux avec un sirop jaune, et les hémorroïdes avec un cataplasme violacé.

Sauf depuis le dernier drame qui a agité le hameau.

Deux jours auparavant, Apolline, en arrivant à son standard téléphonique situé à l’entrée des caves et autres catacombes de la Tour, a constaté qu’une étrange fumée noirâtre s’échappait depuis la porte qui menait aux escaliers descendant au fin fond du bâtiment. Curieuse, elle l’a ouverte, provoquant un dangereux appel d’air. Un lourd nuage nauséabond s’est jeté sur elle, la forçant à mettre le nez au sol en attendant que les volutes trouvent leur chemin vers l’extérieur.

Sentant venir le coup tordu, la naine s’est empressée de mander son ami Angus afin de procéder à l’exploration de cette zone des plus sinistres. Après une heure de tergiversations, des langueurs arrivèrent jusqu’aux oreilles des deux compères, qui découvrirent, dans une alcôve cachée derrière une des caves, Germain et l’inspecteur Gadgeto gisant à même le sol, et Monica, enroulée sous des draps, pleurant à chaudes larmes.

Alors que la naine voulait s’en aller en laissant les trois infortunés à leur sort, Angus prit les choses en main. Moins d’une demi-heure plus tard, chacun était sédaté, au fond d’un lit, au cœur de l’hôpital de campagne aménagé dans la grande salle des fêtes au rez-de-chaussée de la Tour. Évidemment, le branle-bas de combat fut déclaré dès que les responsables de la police nationale découvrirent qu’un de leur représentant avait été attaqué, et devant le côté mystérieux de cette histoire, une bandelette fut envoyée à Robert.

Malheureusement, ce dernier n’est toujours pas en mesure de la lire.

Cela fait deux jours désormais que l’inspecteur Gadgeto est plongé dans une profonde léthargie entrecoupée de crises de délires fantasmagoriques, et personne au sein du village n’est capable de comprendre comment l’en sortir. Les dépositions de Monica et de Germain sont des plus confuses. Ils n’ont vu que de la fumée noire et entendu qu’un cri strident dont ils ne se souviennent pas de la teneur. Le tout avant de tomber dans les pommes et d’être secouru par la naine et le blond de la maréchaussée.

Du coup, tirer du sommeil le virulent détective devient une nécessité. Il faut l’interroger en tant que principal témoin, mais aussi en tant que suspect numéro un de ce qui ressemble à une agression caractérisée, tout du moins selon les dires de Paô-Paô, autoproclamé avocat de Germain.

Malheureusement, ni le toubib, ni l’apothicaire, ni le légiste de la police nationale n’ont réussi à réveiller l’inspecteur au complet gris.

Ce matin-là, Jacquouille revenait tout juste d’une virée à l’autre bout de la vallée. Elle s’en était allée pour visiter Anthime, qui soi-disant reprendrait des forces au Club Med (Médecine, Épuration, Dispensaire).

Constatant l’imposante présence hospitalière dans le hall de sa Tour, elle s’est de suite empressée de poser des questions à tout va. Elle cherche en priorité à comprendre pourquoi le lustre n’a pas été changé, et surtout qui avait eu l’idée de peindre les murs de la salle des fêtes en vert. Paô-Paô fut pour une fois le premier à encaisser la tornade de son presque-chef.

— Du vert, pourquoi du vert ? C’est une couleur de printemps ça !
— Oui Jacquouille, mais là, on a un inspecteur dans le coma, et deux collègues souffreteux.
— Oui, mais du vert ! Pourquoi la salle n’est-elle pas peinte en violet ? Nous sommes en automne, il me faut des couleurs d’automne !
— Oui… Mais on fait quoi pour le policier ? Personne n’est à même de le sortir de son sommeil profond.
— Ben, réveillez-le alors !
— Mais personne n’est capable de…
— Réveillez le j’ai dit. Qu’importe les moyens ! Mais débarrassez-moi cette salle pour la repeindre de la bonne couleur !

C’est ainsi qu’Apolline fut envoyée au fin fond du village pour chercher Heikel et Jeikel, dernier recours pour tirer Gadgeto de sa mystérieuse léthargie. Une heure plus tard, les deux jumeaux se pointent devant l’inspecteur, où les attendait un parterre de « personnalités » : l’ensemble des hauts pontes de la Tour, Apolline et Angus, et la plupart des officiers qui généralement travaillaient avec le commissaire. Marquant un temps d’arrêt, peu habitué à gouter aux joies des bains de foule, les deux thaumaturges sortent ensuite une bouteille de lait contenant un liquide verdâtre, qui se met à fumer une fois le bouchon enlevé. Après avoir fait boire de force le comateux, les deux frères reculent, les bras croisés, toisant le ramas des curieux.

Mais rien ne se passe.

Au bout d’une minute, l’inspecteur lâche un léger rot, tirant un sourire de la part de Jeikel. Mais il ne bouge pas plus. Au bout de cinq minutes, Jacquouille souffle tel un ventilateur, trouvant le temps long. Paô-Paô le calme comme il peut, lui expliquant que de toute façon, ils n’ont rien d’autre à glander de leur journée.

Puis, d’un coup, Gadgeto ouvre les yeux, grommelle des paroles énigmatiques proches des borborygmes caractéristiques que l’on fait pour se rincer la bouche après s’être lavé les dents. Puis il se lève, frais et dispo, scrutant la foule qui l’observe, incrédule. Il détaille un à un les visages de l’assistance, avant de pointer son doigt vers le plafond.

— Go Go Gadgeto Limace…

Le regard de l’inspecteur se vide instantanément. D’un geste lent, mais sûr, il se tourne vers la couverture, s’en saisit, avant de l’étaler sur le sol. Puis, il s’allonge dessus, et d’une volte, s’enroule à l’intérieur, à la façon d’une salade dans un wrap. Ainsi engoncé de façon très étrange, il se met à baver, et à ramper, pour se diriger vers la porte de sa chambre, probablement dans le but de sortir, sous le cillement incrédule de l’ensemble de l’assistance. Ce n’est qu’une fois que Jacquouille, un tantinet affolé, fusilla du regard les deux jumeaux, que ces derniers prennent la peine de s’expliquer.

— Ah ouais, quand même… C’est étrange cette chose… s’inquiète Heikel.
— Tu es sûr de ne pas t’être planté dans les dosages ? demande Jeikel.
— Ben non, j’ai fait comme d’hab, une tartine, et un demi-gros côlon de dinde, le tout mélangé dans un mojito bien frais…
— C’est quoi alors cet effet secondaire ?
— Je ne sais pas, les citrons peut-être…
— Évidemment. Ça ne peut être que ça ! On sous-estime trop souvent l’importance du citron vert !

Puis, se tournant vers l’assemblée.

— Pas d’inquiétude messieurs-dames. Ce n’est qu’un effet secondaire passager suite à un petit problème de citron vert.
— Du coup, il se prend pour un ver…
— Ouai, c’est ça… Un ver…
— Go Go Gadgeto Limace !

Une fumée noire remplit la salle. Germain, tout à son aise d’avoir à nouveau gagné au Shifumi, commençait à déballer son service trois-pièces dans le but de trousser Monica en levrette, eu un mouvement de recul. Une voix surgit alors de nulle part… Une voix… Cette voix…
« Go Go Gadgetto pouvoir du crâne ancestral ! »
Qu’est-ce que cela pouvait donc bien dire ?

— Germain… Oh, Germain !

Une main secoue l’épaule de la grande nouille affidée d’Anthime. Ce dernier se redresse, surpris et confus d’avoir été ainsi réveillé en plein du repas.

— Ça va Germain ? C’est la troisième fois entre les tapas et la pizza que tu t’endors de la sorte…
— Oui… C’est les médocs… Je ne crois pas que j’aurai dû prendre un verre de blanc…

Comme pour se donner bonne contenance, il se sert une nouvelle part de pizza dont il mâchonne un bout sans grande envie, sous le regard inquiet de ses comparses. Le médecin de la police l’a laissé partir dans la matinée, estimant que le choc de son agression de l’avant-veille était désormais passé, et qu’il pouvait reprendre pied dans la réalité, et surtout se remettre au boulot. Pour fêter cela, Antoine et Germain l’ont invité à manger au petit troquet en face de la Tour. Malheureusement, le cœur de Germain n’y est pas vraiment.

— Tu ne veux pas aller voir un toubib ? Je veux dire, un vrai. Je peux te filer l’adresse d’un gars qui travaille pour un village voisin. Il trouve toujours tout ce que j’ai, même quand je lui sors des trucs pas possibles.
— Ben pour quoi faire ?
— Je ne sais pas, pour te soigner pardi. Ça peut être utile non ?
— Non, ça va…
— Pourtant, on ne dirait pas, tu as…
— Ça va, c’est bon !

Si les paroles du grand sportif du dimanche se veulent rassurantes, la façon virulente avec laquelle il a fait claquer sa main sur la table, mais aussi sa tête de chafouin trahissent absolument du contraire. Quelque chose ne va pas, c’est certain, il a le regard des gens qui l’ont de travers. Mais personne ne moufte plus jusqu’à l’arrivée des digestifs…

Le début d’après-midi est des plus ternes au sein de la Tour. Jacquouille continue de souffler le froid et le chaud auprès des pauvres travailleurs qui œuvrent pour faire en sorte que l’administration de la Tour ressemble toujours à quelque chose, malgré les remous et les turpitudes de cette période des plus mouvementées. On ne sait pas d’où est sortie cette illumination saugrenue, mais le chef en second du bourg a décidé de fêter en grande pompe le millième anniversaire de la création du hameau. Depuis son retour, soit pas plus d’une poignée d’heures, il s’active à brasser les idées et les devoirs de chacun afin que tout le village se souvienne pendant un dix siècles de cette saturnale du millénaire. Pas sûr que tous les administrés du patelin savent vraiment de quoi il en découle réellement, mais qu’importe. Il s’affaire, la moustache toujours vaillante, faisant fi des comateux, des décédés, des souffreteux, des restrictions budgétaires, du manque de place et des mystères de plus en plus opaques qui entourent la Tour et ses habitants.

Il va et vient dans tous les bureaux du troisième étage, brassant du vent, soulevant des points suréminents, comme le nombre exact de bancs publics du hameau, ou la taille du clocher de l’église. Retournant à son bureau, la moustache frétillante d’un sourire lourd de satisfaction, il constate que Germain n’est pas seul, et tant mieux, le pauvre bougre semble vraiment les avoir de travers aujourd’hui

— Mais ce n’est pas vrai, ça va… Les gars, je vais devoir vous le répéter combien de fois ?

Paô-Paô et Antoine dévisagent Germain du regard des gens pas convaincus, lui faisant comprendre qu’ils savent que leur ami n’est pas en très grande forme.

— Ne te fatigue pas. À ta place, on le serait à moins… Tu t’es fait sauvagement agresser par ce flic. On raconte même qu’il a déjà tué des innocents à Verlan…
— Non, mais ce n’est pas ça.
— Ben si quand même. Il t’a sauté dessus. Tu avais le pantalon taché de sang, ce n’est pas rien. Ce grouillot doit pourrir en taule !
— Mais non, mais… Il… Il n’y est pour rien.
— Quoi ? Paô-Paô s’offusque, constatant ainsi que sa courte carrière d’avocat s’achève sur un échec cuisant.
— Il ne t’a pas agressé ? Que t’arrive-t-il alors ? Tout le monde le voit. Tu les as de travers. C’est une évidence. Tu ne devrais pas être là.
— Oui, mais je dois travailler.
— Tu dois surtout te soigner.
— Tu les as de travers, insiste lourdement Paô-Paô, comme si l’analyse d’Antoine tenait lieu de diagnostic médicalement vérifié.
— Non, je ne les ai pas de travers… Je les ai… En fait, je me les suis coincés !

Un voile d’incrédulité frappe le petit groupe, tandis que Paô-Paô, mu par un réflexe de survie, ferme la porte du bureau de son ami.

— Qu’entends-tu par « coincé » ?
— C’est pourtant simple. Va pisser, et remonte ta braguette trop violemment. Tu comprendras bien vite.

Antoine tire une grimace, tandis que Paô-Paô reste aporétique.

— Une braguette ? Loin de moi cette idée. Je n’ai que des boutons. Les braguettes ne tiennent jamais sur mes pantalons…

La remarque tombe un peu dans le vent, alors que Germain regarde le grand vide qui se trouve devant lui.

— Vous ne fatiguez pas, Germain les a encore de travers…

La naine vient de pénétrer sans tambour ni trompette dans le bureau de Germain, portant un télex fraichement arrivé sur le fax de son standard téléphonique. Antoine et Paô-Paô, se sentant un peu en trop, s’éclipsent. Difficile de continuer ce genre de conversation personnelle devant ce témoin gênant…

Une fumée noire remplit la salle. Germain, tout à son aise d’avoir à nouveau gagné au Shifumi, commençait à déballer son service trois-pièces dans le but de prendre Monica en levrette, eu un mouvement de recul. Une voix surgit alors de nulle part… Une voix… Cette voix…

« Go Go Gadgetto pouvoir du crâne ancestral ! »

Qu’est-ce que cela pouvait donc bien dire ?
Germain se redresse. Une forme se jette sur lui. Une ombre approche. Monica a déjà disparu sous le lit. Vite, il remonte sa braguette. Mais il oublie quelque chose. La douleur foudroyante qui lui zèbre le bas-ventre se rappelle à son bon souvenir. Avant d’envoyer sa conscience dans une nébuleuse pleine de coton.

Germain hurle, et redresse sa tête. Il est seul dans le petit troquet de la grande place du village. Ses amis sont partis. Leurs verres sont vides. Le sien aussi. Par chance, l’addition a déjà été payée. La nuit tombe impavidement sur Verlan. Chacun est rentré dans ses pénates, ou n’est pas loin de le faire.

Alors que Germain s’éclipse, conscient de son piteux état général, et du fait qu’il vient de rater sa séance hebdomadaire de planche sportive.

Alors qu’Apolline entame la lecture d’un nouveau roman, le premier tome d’Autre Monde, de Maxime Chatham.

Alors que Wilma-Jane ronfle déjà du sommeil du juste.

Alors que Paô-Paô, en bas de chez lui, essaye de rester debout malgré son siège protubérant qui tangue un peu trop, faute à un trop-plein de mojitos.

Alors que Violeta remonte jusque chez elle, regardant avec déréliction la dernière missive que Mamie Carnet lui a fait parvenir.

Alors qu’Angus enfourne une nouvelle pizza quatre fromages que vient de lui commander un des policiers en faction au pied de la Tour.

Un vieux van Volskwagen datant du milieu des années soixante s’engouffre dans le village par son versant sud. Le sabot vétuste de couleur vert pomme et bleu ciel toussote et crachote jusqu’à la place centrale, avant de se garer juste en face de la Tour. Un dogue allemand descend du véhicule, et se précipite vers le bahut à pizza pour aller se soulager contre un des pneus. Un grand gaillard dégingandé sort à sa suite. Il se tient le temps d’une poignée de battements de cœurs face à la Tour, puis se retourne vers la camionnette.

— C’est bon les gars, je crois qu’on est enfin arrivé !

À ses pieds, Angus entend le dogue allemand émettre comme une sorte de ricanement…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.