S2E08 : Celui qui ventile

Depuis le retour de Jacquouille au village il y a une semaine de cela, l’activité bat son plein, sans temps morts ni trompettes. Mais cependant jamais en dehors des heures légales de travail, et du saint sacrement de l’apéro, évidemment. Le chef en second du hameau a décidé à l’unanimité de sa moustache, d’organiser d’immenses festivités pour célébrer le premier millénaire d’existence du patelin. Cependant, certains sont dubitatifs, personne n’ayant pour l’instant réussi à prouver avec précision la date de création de leur bled, et donc son âge véritable.

Aujourd’hui, Jacquouille est encore plus tout feu tout flamme que les jours précédents. En effet, la bombance est au rendez-vous. Différents fournisseurs sont attendus, avec autant de tests produits à propos du banquet qui sera offert aux villageois pour l’occasion. Des camions entiers se pressent sur le petit chemin départemental menant au patelin, au grand dam des randonneurs et des paysans voisins qui ne gouttent guère à ce remue-ménage intempestif.

Malheureusement, un premier obstacle s’élève sur la route de la luxure des pontes du hameau. Mamie Carnet n’a rien trouvé de mieux aujourd’hui que de se dresser au milieu de la chaussée alors qu’une colonne de trois poids lourds de la société « les Arches d’ors » tentait de se frayer un trimard jusqu’à la Tour. Freins qui grincent, auriges qui pestent, macadam qui tremble… Rien ne fait bouger la baderne, droite comme un P, brandissant son célèbre calepin. Impossible de passer.

Elle est d’ailleurs rapidement rejointe par un certain nombre de villageois, des vieux, des jeunes, et même Heikel et Jeikel, qui profitent ainsi de l’occasion pour enfoncer le clou et mettre à mal l’autorité vacillante des pontes de la Tour. Évidemment, Angus, seul représentant de la maréchaussée habilité à faire respecter les lois du patelin à ses habitants, ne peut rien faire face à la masse des gens, et les trois camions restent bloqués pendant de très longues heures.

Heureusement, Jacquouille eut l’idée de tracer un itinéraire bis, et les autres véhicules purent prendre un chemin détourné afin d’arriver à bon port. Cependant, le trajet n’est pas plus simple, tant s’en faut. De venelles en culs-de-sac, de rues aux pavés défoncés en virages serrés, la cohorte des poids lourds mit plus d’une heure pour tricoter le petit kilomètre qui sépare l’entrée du village à la place de la Tour.

Et quand ils arrivent à bon port, les camions se trouvent encore confrontés à un problème de taille. Enfin, un emmouscaillement avec leur corpulence imposante, qui se meut très péniblement autour du rond-point le long duquel un vieux van Volskwagen, garé là depuis quelques jours, empêche les livreurs de manœuvrer. Les propriétaires, quatre jeunes gens et un dogue allemand sont portés disparus. Et personne ne semble savoir ce qu’ils sont advenu depuis leur arrivée en catimini l’autre soir.

La seule à avoir des informations fiables à leur sujet est Apolline, qui les a déjà aperçus par deux fois descendre dans les catacombes, et qui de temps en temps respire une odeur particulière en provenance des tréfonds de la Tour. Malheureusement, personne n’a cru bon de venir interroger la naine, qui s’est bien gardée d’en dire plus, se délectant de voir les fauteurs du bled s’entremêler les pinceaux dans cette histoire acadabrantesque.

Paô-Paô a été mandaté en urgence auprès de la délégation policière sur place, mais aucun fonctionnaire assermenté n’a voulu répondre favorablement sa requête. Tous ont eu la même réflexion à l’encontre du gros affidé d’Anthime : nous ne sommes pas habilités à faire autre chose qu’enquêter sur les attentats qui ont frappé votre patelin, et tué vos gens. Insistant un tantinet sur la chose, il ne reçut en retour qu’un simple « lisez vos bandelettes » qui le laissa de glace.
La stupeur et l’incompréhension habitent dès lors l’ensemble des pontes du bled. Qu’est-ce donc qu’une bandelette ? Et qui dans le village est à même de les éclairer à propos de cette mystérieuse machine et de ces gens ?

Alors que nul camion n’avait encore pu installer convenablement ni barda ni boustifaille, l’heure de l’apéro de début de fin de journée résonne depuis la grande cloche de l’église du révérend Coeurenjoie. Par delà le pic qui surplombe le patelin, le soleil a déjà planqué ses rayons tandis qu’un léger vent froid vient secouer les os des passants qui ont oublié leur chandail sur leurs patères en partant.

Apolline, qui avait du lait sur le feu, n’attend même pas l’épilogue de la volée de beffrois, boucle son standard téléphonique, et se précipite en dehors de la Tour. Malheureusement pour elle, elle tombe sur Jacquouille, qui la moustache frémissante, se tenait sur le perron, observant tour à tour le ciel menaçant et l’enchevêtrement de camions qui bouchonnait l’intégralité de son hameau. Son œil palpite en constatant le départ diligenté de la naine, et sans prendre de gant, s’élance à sa rencontre.

— Mais que fais-tu donc là ? Son ton est sans équivoque : il est fâché.
— Ben, je m’en vais. Il fait pas beau, je n’ai plus rien à faire, et j’ai un ami dans la panade avec son Dax.
— Et parce que tu as un ami dans la tapenade, tu te crois permis de débauché avant l’heure ? Non, non, non, ce n’est pas comme ça que ça fonctionne ici. Tu vas faire demi-tour, et tu vas retourner à ton poste. Tu diras à ton ami qu’il n’a qu’à être dans la baignade en dehors des heures de boulot…

Choquée par le comportement de son supérieur hiérarchique, la naine tourne les talons, et s’enfonce à nouveau dans la Tour, alors que Jacquouille reprend son observation avisée, bien qu’inutile, du ballet des poids lourds au milieu de sa grande place.

Un quart d’heure plus tard, Apolline quitte enfin la Tour, après avoir échappé à la surveillance du chef en second. Ce dernier est précipitamment rentré à son bureau pour chercher son horrible plaid de couleur saumon qu’il ne sort que quand le vent fouette le village. Avant même d’arriver sur le perron, la mirmidonne croise plusieurs membres de la maréchaussée en train de porter l’inspecteur Gadgeto, à nouveau roulé dans une couverture, bavant de tout son soul.

— Pauvre homme, se lamente Apolline. Sur un malentendu, il aurait pu nous débarrasser d’un ou deux affidés d’Anthime…

Déboulant aussi vite que la porte ses courtes jambes, Apolline passe devant le troquet de la place du village, et remarque que Paô-Paô, Germain et Antoine sont installés à leurs sièges habituels, non loin de la baie vitrée. D’un coup d’œil rapide, la naine note que les verres des trois compères sont déjà très entamés. Ce qui, connaissant la descente vermoulue de ces trois sbires et la lenteur du service de l’échoppe, permet de chiffrer leur présence dans l’estaminet à une bonne demi-heure. Les raccourcis se font très haut-le-pied dans le cerveau de la plus petite femme de Verlan.

— La bande de vieilles noix ! Ils sont partis un peu avant moi, et personne ne leur a rien dit. Et moi qui me rendais pour aider un pote…

Le reste de la bordée d’insultes lâchée par la naine sera couverte par le grondement sourd du tonnerre. Un orage approche, et il est du genre violent…

Un déluge ! Un orage de fin du monde !

Les descriptifs dans la presse ne manqueront pas d’être dithyrambiques dès que la tempête aura cessé. Enfin, s’il reste des gens capables d’écrire quelque chose et des lieux encore sur pied pour le faire. Car mis à part Noé et son boat-people, aucune mémoire d’homme n’a jamais vu autant de vent brasser autant d’eau en si peu de temps. « Un truc de malade » mandera Wilma-Jane. « On va tous mourir », gémira Antoine. « Quelqu’un veut une nouvelle pinte ? » demandera Joey. Bref, tous les habitants de Verlan ont leur mot à dire sur ce phénomène naturel sans précédent, mais aucun d’entre eux n’osera sortir le nez dehors.

Tous ? Non…

Un esprit résiste encore et toujours à la peur. Un esprit au jugement altéré par les années, au physique grignoté par le temps, et au comportement du genre inexplicable.

Un esprit vieux de 75 ans qui, alors que la tempête fait rage, passe sa soirée à regarder son pauvre jardin par une fenêtre mal fermée. Il lorgne sa fidèle brouette, il constate que ses géraniums sont déjà couverts de boue, que ses rutabagas ne pousseront définitivement pas cette année, et que son parterre de rose est sur le point de se rendre ad patres. Mais tandis qu’un torrent de fange déferle dans tout le village, que l’eau pénètre au rez-de-chaussée des maisons les moins bien isolées, que la police même est rentrée se mettre à l’abri après avoir sillonné le hameau pour ramasser les dernières âmes égarées, notre archée séculaire décide de faire une chose totalement incompréhensible : sortir dans son légumier pour aller sauver sa chère brouette. Il prend quand même le temps de poser son dentier sur la table de la cuisine, avant d’enfiler son ciré marron, vieux par-dessus datant de l’époque où il était un chasseur chevronné. Fin prêt, il peut enfin s’abstraire pour affronter les éléments, et arracher son outil de travail préféré à l’inéluctable fatalité.

Sa femme, qui était sagement montée à l’étage pour tricoter en attendant que l’orage cesse, ne l’avisera pas sortir. Elle constatera simplement le lendemain matin la présence du dentier désormais tout sec, et l’absence du manteau, de son mari, et de la brouette. Personne au village ne reverra jamais l’un de ces trois derniers éléments, probablement trainés sur plusieurs dizaines de kilomètres au-delà des frontières du hameau.

Entre-temps, la pluie aura fait des dégâts considérables. Une nuit durant, le vent a fouetté le bled comme jamais. Certains habitants parleront même de frottée « à l’horizontale », d’autres d’une ondée tombante venant par les côtés. Un petit vieux grabataire mentionnera une attaque divine psychologique ou agricole. Enfin, cela dépendait si on se trouvait sur la tête, ou dans un champ.

Deux jours plus tard, alors que le soleil est revenu, et que les rivières d’eaux stagnantes commencent lentement à couler jusqu’en bas de la combe, Jacquouille a de nouveau repris les choses en main, et n’en démord pas : sa fête du millénaire sera la meilleure des mille dernières années !

Vaille que vaille, malgré les conditions précaires, certaines denrées hors d’usage et le sol terriblement humide, les entreprises de la vallée ont toutes déchargé leur matériel, et chacune à leurs tours présente leurs prestations, du simple gouter fin à base de produits ancestraux, jusqu’au grand spectacle avec chanteur de cabaret.

— Une fontaine à champagne ! Tu as vu Jacquouille ? Une fontaine à champagne ! Il faut contacter cette boite impérativement, lance Germain.
— Oui, mais est-ce le même qui va nous faire la farandole de cupcake ? Réplique Monica, la bouche pleine comme à son habitude.
— Non. Ça, c’est celui de la cité de l’autre côté de la montagne. Apparemment, la chef pâtissière est passée à la télé.
— Mais qu’attendons-nous ? Si elle est passée à la télé, on doit acheter chez elle !
— Ce n’est pas aussi simple, rétorque Jacquouille. Regarde celui-là, il propose un artiste de renommée mondiale pour le spectacle d’accompagnement.
— Ah… Qui ça ? s’inquiète Monica, qui n’aime pas les aubades.
— Anthony Richard ! s’exclame Jacquouille, comme s’il annonçait la venue du Pape et du Prince de Monaco.
— Anthony Richard ?
— Oui, il a chanté un truc, genre western là, avec le train qui sifflera trois fois la bouteille de pinard.
— Mais c’est complètement idiot ce que tu racontes là Antoine, souffle Paô-Paô. Comment un train peut-il avancer s’il siffle plusieurs fois la même bouteille vide de gros rouge qui tache ?
— Oui, c’est ce que je me disais aussi…

Juste à côté, le révérend Coeurenjoie se prend la tête entre les mains. Le curé du village participe à cette petite réunion un peu à l’insu de son plein gré alors qu’il a tant à faire par ailleurs. Avec le déluge, ses paroissiens sont dénués sans leur berger, entre ceux qui nagent en pleine détresse, et ceux qui ont besoin de réconfort et de vin chaud. Il a l’âme en peine de se savoir transformé en rat de laboratoire pour cette bourgeoisie malavisée. Pourtant, il ne peut s’empêcher de fredonner tout bas « et j’entends, siffler le train… ».

Les discussions se poursuivent, chacun apportant sa pierre à l’édifice concernant tel pour telle offre, occasionnant des ascenseurs émotionnels à chacun des responsables venus sur place pour vendre leur marchandise et leur spectacle.

Mais à Verlan, quand il y a un débat, cela implicite une dispute plus ou moins vive. Le brouhaha s’élève rapidement jusque dans les cieux du village. Ça s’invective, ça s’insurge, ça défend son bout de gras et sa marque de champagne.

Alors que le paroxysme de la bisbrouille était largement dépassé, une grosse voix fusa depuis nulle part.

» Si ça ne tenait qu’à moi, je vous collerais un vin chaud à tout le monde, et une pâtisserie pour ceux qui peuvent encore marcher. De toute façon, le seul truc qui vaille la peine, ce sont les donuts au chocolat ! «

Le silence retomba comme une diarrhée diffuse, maculant chacun des intervenants de sa propre irresponsabilité.

Sur le coup des quinze heures, et après avoir mangé et bu plus que de nécessaire pour les trois prochaines journées, Jacquouille laisse choir l’implacable sentence de son verdict. Ce sera la société Da-Costa-Ferreira-Silva-Carvalho-Goncalves-Souza-Lopes-Costa, du nom de famille de son auguste propriétaire. Fier comme un coq, ce ressortissant lusitanien inocule à Jacquouille le devis de sa future prestation “du millénaire” sous le regard dépité de ses concurrents qui repartent la queue entre les jambes, avec le sentiment bien légitime de s’être donné tout ce mal pour rien. L’un d’eux, déçu et las de faire des manœuvres avec son semi-remorque, amoche salement le van Volkswagen qui bloquait le passage, sans que personne s’offusque.

Jacquouille, la moustache triomphante à la façon de Gandalf le gris après avoir repoussé les troupeaux d’Uruk haï au gouffre de Helm, transmet le document administratif à Monica, qui sert plus ou moins de responsables des finances de tout ce qui concerne les frais engagés pour le fonctionnement de la Tour. Cette dernière parcourt le détail des prestations en vitesse, avant de s’offusquer.

— Super, ça m’a l’air sympa tout ça. Mais tu as vu le prix des breuvages.
— J’ai juste regardé le champagne en fait.
— 20 euros le litre de thé !
— Ben quoi ?
— C’est énorme !
— Je ne sais pas, je n’en bois jamais. Les trucs à base de flotte, j’ai trop peur que ça me fasse du mal…
— 20 euros !
— Tu as vu ce qu’il y a marqué en bas ? L’esclave chargé de tremper les petits sachets dans l’eau bouillante est fourni gratuitement… Le geste commercial est fort, et cher à mon cœur…
— Misère… Monica se prend la tête dans les mains, dépitée, alors qu’au loin, un nouvel orage gronde à nouveau…

Le soir même, alors que les camions ont grand-peine à faire demi-tour pour quitter Verlan, un épais nuage de fumée emplit les couloirs des étages supérieurs des catacombes, précédents une fine équipe de quatre jeunes qui ont la démarche des gens brindezingues. Ils sont suivi par un chien particulièrement niquedouille. Faisant comme s’ils étaient chez eux, le groupe s’extirpe de la Tour, l’esprit et les poumons encore passablement embrumés. Une fois à l’air libre, ils respirent tous à pleins poumons, avant que le grand basané dégingandé ne prenne la parole.

— Oula… On dirait qu’il a plu par ici.
— Tu as raison, Sammir. Et pas qu’un peu… réplique la petite fille rousse.
— Regarde la place, elle baigne dans un bon mètre d’eau ! lui rétorque la blonde en se balançant d’un pied sur l’autre.
— Hey, Véro, tu ne crois pas qu’on dirait un grand aquarium ?
— Ah oui Dauphine… Un bel aquarium…
— AQUARIUUUUUUUUM !

Les quatre jeunes, naviguant apparemment dans une dimension parallèle, se mirent à chanter de concert, dans une cacophonie de sixtes et de tierces mal ajustées. Tout à coup, le grand blond, seul à ne s’être pas encore vraiment exprimé, reprend pied dans la réalité.

— Mon Dieu ! Mon van ! Vous avez vu dans quel état il est ?

Oubliant l’eau, oubliant le froid, oubliant les risques d’une nouvelle ondée dévastatrice, Derrick, car tel est le prénom que lui a donné sa maman il y a un quart de siècle de cela, se jette sur la place, et fonce à contre-courant vers son cher et tendre véhicule.

Encore au sec en haut des marches, le basané dégingandé regarde son chien avec dilection.

— Bon Scooba, je crois qu’il faudrait aller l’aider non ?

Le chien ne trouva rien de mieux à faire que de remuer la queue, tout en poussant un ricanement hystérique.

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