S2E09 : Celui qui cherche les fantômes

La Tour de Verlan est un vaste bâtiment moyenâgeux érigé à la façon des icebergs. Pour les quatre étages qui émergent du sol, dont un en partie détruit et pour lequel les travaux de réhabilitation sont indéfiniment bloqués à cause d’une procédure administrative incompréhensible, c’est le triple de niveaux de catacombes qui s’enfoncent dans la terre. Enfin, il ne s’agit là que de ce qui avait été recensé par l’expédition d’Alberte Munu, grande Verlanniene du siècle précédent qui n’avait peur ni des rats géants, ni des chauves-souris, ni des cadavres dans les placards. Parce qu’au final, personne n’a jamais su vraiment ce qui pouvait se cacher au-delà du sima, et quels secrets enfermait la Tour de ce mystérieux village bientôt millénaire…

Si les deux étages de caves sont souventefois fouillés, notamment par ceux qui souhaitent profiter du calme et de l’intimité de ces lieux pour s’adonner à de petits jeux discrets, tels que la crapette, le contre-sirop ou le cocufiage, le reste des catacombes gît sous une forte couche de poussière, témoignage de l’abandon qui frappe ce coin depuis fort fort longtemps.

Et pourtant, depuis une dizaine de jours, les sous-sols de la Tour de Verlan font l’objet d’une sorte d’agitation silencieuse. Le premier niveau, les caves, est très régulièrement visité par Jacquouille et sa troupe, qui cherchent dans la vaste remise d’alcool, quelques perles pouvant être proposées pour impressionner la plèbe lors de la fameuse fête du millénaire si chère au sous-chef à moustache.

Déjà, ils ont trouvé à l’intérieur du frigo de feu le suprême du bourg, une vieille bouteille de rouge entamée une bonne année auparavant. Entre l’odeur et la faune qui papillonnait à l’intérieur, Jacquouille a considéré cela comme une vraie pièce de musée, et a vivement souhaité s’en servir pour flanquer le somptueux gâteau qui clôturera son banquet des dix siècles. Ses affidés demeurèrent sceptiques. Mais personne ne put aller contre la volonté du chef bis du village.

— Au pire, on aura un vinaigre passable pour accompagner la salade, murmura Antoine.
— La salade ? Quelle salade ?

La réaction de Jacquouille ne se fit pas attendre, tant il était outré.

— Point de lactucas à mon banquet du millénaire. Je veux des mets fins, et de l’alcool de qualité, surtout en ce qui concerne le vin, où je serai des plus attentifs… Mon palais est si sensible.
— Qu’est-ce qu’on en a foutre du picrate ? Antoine ne décolère pas. De toute façon, la majorité des invités ont largement dépassé la date limite de fraicheur, et aucun d’entre eux n’a encore les papilles en état de marche. Tu leur filerais de la pisse de chamelle en chaleur qu’ils ne verraient pas la différence ces pécores.

Ce sera le dernier mot que prononcera Antoine avant que Jacquouille ne l’expédie manu militari au fin fond des caves afin de participer activement au débouchage des bouteilles de rouge déjà sélectionnées par le maitre de cérémonie. Un tire-bouchon et un peu d’huile de coude accompagneront le vil affidé jusqu’à la fin de la semaine.

Mais la journée est loin d’être perdue pour lui, car Antoine découvrit que le sous-sol Verlan est agité d’une frénésie toute particulière. Les inconnus dans le vent avec leur dogue allemand au ricanement sinistre et leur van vétuste qui bloque la circulation sur la place de la Tour furent plusieurs fois aperçus dans les catacombes. Ils avaient les bras chargés de cagettes pleines de produits que n’aurait pas reniées Joey au moment de fabriquer sa fameuse stout de Noël, celle qui a l’odeur de la térébenthine, le gout du pétrole et des grumeaux à la provenance insoupçonnée.

Mais Antoine se garda bien de dénoncer ces manœuvres frauduleuses, d’une part afin de manifester son mécontentement vis-à-vis de la hiérarchie. D’autre part, parce plus personne ne se trouvait sur place. Ils avaient tous planté le bivouac devant la banque de Verlan en vue d’une négociation pour obtenir le financement idoine pour leur méga sauterie.

L’après-midi est à son zénith alors que Jacquouille et Monica trépignent dans le bureau de Thorina, la seule et unique bailleuse de fonds du village, responsable de l’agence Air-et-bord, fournisseur officiel de richesses et de prêts à taux évolutifs. Personne ne sait vraiment d’où proviennent les crédits qu’elle aligne copieusement depuis des décennies, mais force est de constater qu’à Verlan, quand on connait comment le demander à Thorina, les cordons de la bourse ne sont jamais serrés.

La réunion, qui devait n’être qu’une formalité, ne se passe pas comme prévu. Thorina, particulièrement virulente, commence sa diatribe en exposant par le menu toutes les dépenses qui ont été effectuées par l’administration de la Tour ces dernières années.

— Le règne d’Anthime a été marqué par une grosse tendance au n’importe quoi. Vous m’avez demandé des sous, toujours plus, avec des justificatifs assez vagues. Comme vous avez su endormir ma méfiance avec vos sorites capillairement lourdingues, j’ai souvent lâché les fonds pour avoir la paix. C’était facile à une époque où l’or coulait sous la montagne. Désormais, ce n’est plus le cas.

N’écoutant pas le reste des explications, Jacquouille s’insurge. S’en suit un vrai dialogue de sourds, entre le chef bis du village qui particularise qu’Anthime n’est pas en feu, et qu’il se porte cahin-caha dans un gîte de repos de l’autre côté de la vallée. En face, Thorina plaide sa cause de la fermeture du robinet à devises, avec une histoire assez sordide de milliers de nains morts, transformés en barbecue à cause d’un dragon centenaire qui voulait faire de leur mine son petit pied à terre.

Pendant ce temps-là, Monica, qui ne comprend pas grand-chose ni aux maisons de retraite ni à la procréation des lézards ailés, se prend la tête à deux mains en signe de dépit.

— Bon, et alors, on fait quoi ?
— Peut-être qu’il faudrait faire un peu plus attention. Profitez donc du départ d’Anthime pour faire de l’ordre dans votre bâtiment, et arrêter de gérer n’importe comment, clame la banquière.
— De quoi n’importe comment ? s’inquiète Jacquouille.
— Elle a dit « gérer », réplique Monica. Mais ne te bile pas, je t’expliquerai.
— Oui, c’est ça, il faut une meilleure gestion.
— Ah non, s’exclame Jacquouille. Je vous l’ai déjà dit, je veux des mets fins à mon banquet. Pas un vulgaire steak avec de la sauce coincé entre deux tronçons de pain !

Monica se tape la tête contre le bureau, alors que Thorina s’enfonce lentement dans son fauteuil.

— Mais non Jacquouille. On ne te parle pas de hamburger ! On te parle de gestion.
— Mais tu es sûr que ça ne suppose pas quelque chose entre deux tranches de brichetons ?

La discussion s’éternise. Monica est atterrée tandis que Thorina reste inflexible : elle veut apposer une fin de non-recevoir à Jacquouille et ses sbires pour cette fois, histoire de marquer le coup. Cet accroc sonnerait le glas des ambitions démesurées de la fiesta du millénaire. Sauf que le débat est interrompu de façon virulente par une violente secousse qui ébranle les fondations du bâtiment, ainsi que ceux des alentours. Un stylo-plume manque de choir à même le sol, mais c’est sans compter le réflexe de Monica, qui jamais ne laisse tomber par terre un accessoire qu’elle convoite au suçotement.

Inquiet, Jacquouille se lève et se dirige par la fenêtre, pour apercevoir un panache de fumée vert bouteille s’élever loin au-dessus du hameau

— Merde ! La Tour vient encore de subir un attentat !

Sans aucune autre forme de procès, les trois protagonistes de cette réunion au sommet s’expulsent du petit bureau et se précipitent vers le lieu du drame…

Le temps que la petite troupe arrive sur les lieux du drame, les secours pointaient déjà le bout de leur nez. En alerte suprême sur tout ce qui concerne le village depuis l’explosion du dernier étage de la Tour en juin, les pompiers et autres gardes champêtres se sont précipités dès le premier frémissement du sol, bien conscient que ce panache vert qui flotte désormais au-dessus de la place est loin d’être d’origine naturelle.

Jacquouille et ses sbires débarquent juste à temps pour voir une cohorte de soldats du feu, harnachés de leur combinaison fluo et de masques à gaz des plus impressionnants, s’enfoncer dans le bâtiment dont s’échappent encore quelques volutes de fumée à la couleur extravagante.

Une dizaine de minutes plus tard, une série de cris résonnent dans l’édifice. Certains policiers descendent pour prêter main-forte aux secouristes. Pendant ce temps-là, une agitation frénétique secoue la place du village. Un périmètre de sécurité est érigé à la va-vite, sous les protestations du révérend Cœur-en-joie qui ne comprend pas pourquoi on ne le laisse pas terminer la préparation de son homélie. Il tente vaguement de raconter une anecdote du temps où il subissait le même genre de répression militaire dans son bled natal. Mais il est renvoyé sans ménagement au-delà du cordon, loin de toutes oreilles pouvant être intéressées par son histoire. Tant pis pour eux, celle-là parlait de sa rencontre avec Tiburce, l’ancien professeur d’éducation physique de la Star Academy. Un brancard est amené devant la porte d’entrée, et une première victime est extirpée de là. Il s’agit de Sammir, la grande gigue. Il est agité, et tient un discours incohérent au possible.

— Mon chien ! Où est mon chien ? Où est Scooba ? Il ne faut pas le laisser dedans, c’est le pays des chauves-souris ! Mon chien !

En pleine crise de démence, il balance une gifle au premier pompier qui passe. Ce dernier ne se démonte pas.

— Monsieur ! Où étiez-vous quand tout a sauté ? Que faisiez-vous ?

L’officier ne perd pas de temps. Plus il en sait sur cette étrange explosion, et plus il sera à même de coordonner efficacement les secours. Car pour l’instant, il a juste deux étages de caves sous les décombres, et un nombre de victimes encore indéterminé.

— Monsieur ! Vous étiez où au moment de la déflagration ?
— J’étais dans un zoo bourré de reptiles et quelqu’un servait de l’alcool à ces abominations.

Sammir est en plein délire. Il agrippe le pompier par le col.

— Tu as tes chaussures de golf ?
— Hein ? De quoi parlez-vous ?
— Des chaussures de golf ! Bon sang ! Comment veux-tu sortir vivant de cette mélasse sinon ?
— Savez-vous ce qui a causé l’explosion ?
— Des chaussures de golf, je te dis !
— Monsieur ! Calmez-vous ! J’ai besoin de connaître ce qui est à l’origine du fléau !
— C’est l’éther mon petit gars ! L’éther démoniaque !
— De l’éther ? Vous êtes sûr ?
— Oui ! De l’éther ! Ça vous fait vous comporter comme l’ivrogne du village dans un roman irlandais… C’est la disparition complète de toutes capacités motrices… vision brouillée, perte d’équilibre, langue pâteuse…

Mais le pompier ne l’écoute plus. Il empoigne une bonbonne d’oxygène, et colle un masque sur le nez du grand dégingandé plus pour qu’il se taise, plus qu’autre chose. Ce dernier semble apprécier la sensation planante qui en découle.

Au bout d’une heure d’agitation, c’est un total de huit personnes qui sont sorties des décombres. Toutes finissent sous une des tentes érigées à la va-vite sur la place du village afin de recevoir les premières observations et les premiers soins. Toutes sont gazées histoire de les tenir tranquilles, car elles présentent les mêmes symptômes, un état délirant généralisé, certain étant atteint d’hallucinations assez graves.

Jacquouille, en tant que responsable du bâtiment, est invité dans la plus grande des guitounes non loin de l’église. Il s’engage à côté du brancard charriant la blonde du groupe des quatre qu’il soupçonne déjà d’être coupable de ce nouveau drame dont le village se sera bien évidemment passé. Il surprend une bribe de la conversation, et cela lui glace le sang.

— D’abord, ta tête va enfler comme une pastèque, tu vas grossir de 50 kilos environ en deux heures. Puis, il va te pousser des griffes, des pustules cruentées. Et ensuite, tu vas perdre la vue, ton corps va se transformer en cire, il va falloir te mettre dans une brouette, et tu vas hurler à l’aide, ton cri sera celui d’un raton laveur. C’est ce qui va tous nous arriver dans ce village ! Vous verrez !

Sans chercher à en savoir plus, Jacquouille pénètre dans la tente où y marine un inspecteur vêtu sobrement d’un costard-cravate, ainsi qu’un pompier barbu, qui semble être le chef de cette bande d’amateurs de la grande échelle.

— Cher monsieur, est-ce vous le responsable de ce petit hameau source de tant de tourments ?
— Oui, enfin euh, non… Enfin oui…
— Alors, oui, ou non ?
— Oui, en attendant le retour du vrai dignitaire. Enfin, d’Anthime, quand on l’aura. Tout bien considéré, quand il pourra ? Bref, oui, c’est plus ou moins moi…
— Donc si vous êtes le chef, vous savez qui est à l’origine de ce malencontreux accident.
— Malencontreux ? C’est à dire, comme quand on plante des trucs dans la terre et qu’on attend que ça pousse ?
— Non, je ne crois pas que notre explosion a quelque chose à voir avec l’agriculture… En fait, que pouvez-vous me dire des agissements de la Mystery Team depuis une semaine ?
— De qui ça ?
— Vous ne lisez pas nos bandelettes ?
— Vos quoi ?
— Et la van au milieu de la place du village, quand même ?
— Oui, il gêne complètement la circulation !

Ce qui tient lieu d’inspecteur se prend la tête à deux mains.

— En partant du principe que vous ne savez rien, ce qui reste tout de même inconcevable vu la position que vous détenez dans la chaine alimentaire du bled, sachez que les meilleurs limiers ont été missionnés pour résoudre l’épineuse question concernant les drames qui jalonnent la vie du patelin depuis quasiment un an.
— Limier ? Comme les…
— Oui, mais non… Ma hiérarchie vous a d’abord envoyé l’inspecteur Gadgeto, le plus éminent fouineur de tout le pays…
— Tenez d’ailleurs, vous avez des nouvelles de votre fameux inspecteur ?

Jacquouille tente lamentablement de détourner la discussion qu’il ne comprend de toute façon pas.

— Il est toujours dans le même état végétatif. Je pense qu’il sait quelque chose, qu’il a vu quelque chose, et qu’une force occulte essaye de le faire taire en le métamorphosant de la sorte en limace.
— Vous avez de la chance, il pourrait se transformer en papillon.

Jacquouille est le seul à rire de sa blague assez malvenue. Son interlocuteur souffle…

— Ensuite, nous avons donc dépêché la Mystery Team, une fine équipe de spécialistes chargée d’éluder les problèmes paranormaux qui semblent fouetter votre région avec insistance.
— Des problèmes paranos… C’est comme quand il pleut c’est ça ?
— Ce sont des docteurs en occultisme. Ils ont résolu par le passé tout un paquet d’affaires mettant en cause des fantômes, des forces surnaturelles et autres éléments qui dépassent le cadre même de nos enquêtes plus terre à terre.
— Ah, très bien. C’est toujours utile ça d’avoir de bons yeux quand on cherche quelque chose.
— Des bons ? Yeux ?

L’inspecteur semble définitivement décontenancé par les remarques de son interlocuteur.

— Ben oui, mais bon, vos spécialistes de l’occulte, vous ne trouvez pas qu’ils ont l’air un peu trop louches pour travailler chez grand Optical ?
— Non, justement, ils ont l’attitude idoine. Mais elle est certes un peu étrange pour le commun des mortels. En effet, au fil des ans, d’enquêteur aventureux et efficace, ils sont devenus de vrais experts chevronnés, mais drogués.
— Mais pourquoi avoir choisi des schnoufards notoires pour ce genre de mission ?
— Monsieur, vous savez, dans notre métier, surtout dans cette branche peu reconnue qu’est l’occulte et le paranormal, il faut en avoir comme on dit.
— Avoir des commondis ? C’est quoi ?
— Mais, non, vous savez, en avoir dans le pantalon.
— Oui, c’est plus discret pour transporter la marchandise. Mais au fait, vous vous appelez comment, monsieur ?

Le chef des pompiers, qui regardait jusque là ce débat sans queue ni tête, s’éclipse, apparemment hélé par un problème requérant sa haute expertise.

— Je suis l’inspecteur Ookeur.
— On vous a déjà dit que vous ressembliez à l’acteur de la série Star Trek cher commissaire ?
— Tout le temps… On me le dit tout le temps… Il souffle, fortement agacé.
— Paix et prospérité… Paix et prospérité…

Son murmure parvient tout de même aux oreilles de Jacquouille, dont le nuage vert semble faire aussi effet sur sa petite personne.

— Vous avez des gazes ? Des flatulences ? Vous en êtes propriétaire ?
— Non, mais non… Mais qu’importe, c’est pas là le sujet. Je suis en train de vous dire que des spécialistes sont venus dans votre village pour…
— Et pourquoi des drogués ? Pourquoi vos virtuoses des lunettes ont-ils sombré dans les psychotropes dans le cadre de leur travail ?
— Parce que leur mission aux confins du paranormal nécessite une approche extrême. Et un toxicophile est paré à toute éventualité. Il peut voir sa grand-mère morte, grimper le long de sa jambe, un couteau entre les dents, et ne pas s’en offusquer. Vous savez, il est…

De nouveaux cris se font entendre depuis la Tour. Nettement plus virulent que les autres cette fois-ci. Suivi d’un autre tremblement sourd, moins puissant que le précédent, mais suffisant pour attirer la curiosité de tous les gens présents sur la grande place. Tous se tournent vers la Tour, à temps pour dévisager une poignée de pompiers s’extirpant d’un nuage de poussière, affolés.

— Tout un niveau s’est effondré ! C’est terrible, il y avait encore des gars à nous là-dedans !

Alors que d’autres secours s’affairent pour intervenir à nouveau dans les tréfonds de la Tour, loin, très loin vers les entrailles de la Terre, à une dizaine d’étages sous la surface du village, une sorte de chrysalide de taille humaine s’extrait d’une des galeries fortement secouées par les remous de l’explosion…

Une lueur vert bouteille s’en échappe faiblement…

La nuit commence doucettement à tomber, en même temps qu’un calme tout relatif sur l’ensemble du village. Afin d’aider les secours qui s’affairent depuis plus d’un demi-cadran, de grandes lanternes ont été disposées tout autour de la place centrale, ce qui fait qu’on y voit comme en plein jour. Bien pratique à l’heure de numéroter ses abatis et de poursuivre les opérations de sauvetage au sein de la Tour. Car après un nouvel effondrement, ce sont les quatre premiers sous-sols qui se sont affaissés en de très nombreux endroits, laissant craindre le pire pour toutes les personnes qui se trouveraient à l’intérieur.

Pour orienter les recherches, l’église du révérend Cœur-en-joie est devenue depuis plus d’une heure une vaste zone de recensement. Les gardes champêtres guident un par un tous les habitants du village histoire de se faire enregistrer en tant qu’être vivant. Méthode la plus simple, la plus rapide, et la plus efficace selon Jacquouille et ses flagorneurs afin de connaitre le nombre de personnes qui pourraient se trouver encore sous les décombres. Et de savoir qui est l’heureux élu à avoir été retrouvé mort, le corps calciné et enfoncé dans un mur partiellement détruit au second niveau des caves.

Pendant que pullulent les gens qui cherchent, fouillent, grattent, et parfois racontent n’importe quoi, un halo de lumière noie l’obscurité du dixième sous-sol. Une lumière puissante. Une lumière d’espoir et de mystère. Une lumière en provenance directe de la chrysalide qui gît en plein milieu du couloir central, jaillissant depuis un interstice qui s’élargit petit à petit.

Alors que le soleil de la fin de journée illumine une dernière fois le village de ses pâles lueurs, les rayons rasant par-dessus les montagnes mettent un coup de projecteur sur le grand nuage vert-de-gris qui stagne au-dessus du patelin, planant comme une ombre menaçante. Cette fumée est-elle à l’origine de l’attentat au cœur de la Tour ? S’il pleut, est-ce que l’eau aura un gout mentholé ? Et pourquoi le vent qui souffle de façon légère, mais continue, n’est pas à même de le faire bouger ?

Les questions fusent depuis les pourtours de l’église, et pourtant, personne ne peut apporter de réponse concrète. Le révérend Cœur-en-joie aurait bien une anecdote ou deux à raconter, mais personne ne fait vraiment attention à lui.

Rapatrié à l’intérieur de la grande tente de la maréchaussée, Jacquouille et Paô-Paô assistent de visu à la déposition de Derrick, seul membre des quatre spécialistes de l’occulte à avoir un tant soit peu récupéré ses esprits.

Ce dernier explique les agissements de sa petite troupe depuis qu’ils ont parqué leur van au milieu de la place du bled. Sentant de suite les émanations fantomatiques et putrides qui se dégageaient de la Tour et de ses occupants, ils se sont lancés dans une exploration détaillée des catacombes, histoire de dénicher le lieu idoine pour leur expérience. Retardés plusieurs jours par la tempête qui s’est abattue sur le village, ils se sont ensuite embarqués dans une alchimie aux frontières du réel. Le but de leur expérience est de dépister un endroit pour passer dans l’autre monde, afin de s’entretenir avec les entités spectrales du coin et de pouvoir poser un nom sur le cadavre raperché lors de l’explosion de la Tour en juin.

Leur méthode est fort simple. S’enfermer dans une pièce sèche en compagnie de leurs outils, et transformer le tout en grand fumoir. Psychotropes, opiacés, herbes des montagnes, houblon, la réussite de l’expérience dépend de la quantité et de la qualité des produits utilisés. Ne trouvant pas ce qu’ils cherchaient, malgré nombre de tentatives, Sammir a décidé de forcer les doses avec de l’éther. La défonce fut totale, certains spectres se sont même mis à apparaitre de façon fugace. Cependant, une envie pressante d’aller vidanger de la part de Dauphine a provoqué un appel d’air fatal, qui, couplé avec une étincelle venue d’on ne sait où, a occasionné la lourde déflagration.

— Ce n’est pas normal, s’inquiète néanmoins Derrick. Ça n’aura pas dû exploser de la sorte. Ça, aucun sens… On s’est fait piéger…

Mais le grand blond n’a pas le temps de terminer sa phrase que Germain déboule sous la tente, le regard rougi, et la voix tremblante.

— Je crois qu’on a un problème… Un gros problème.

Germain attire son responsable, ainsi que l’inspecteur Ookeur et Derrick, jusque devant le parvis de l’église. Là, Monica compte une nouvelle fois un listing, la mine inquiète.

— C’est bien ça. On a tout le monde… Ou presque.

La secrétaire adepte du stylo dans la bouche explique que le recensement est presque terminé, et que trois noms de personnes absentes sortent du lot. Anthime lui-même, Dimitry et ce pauvre Antoine, que personne n’a vu depuis l’apéro. Les deux premiers sont barrés, sous prétexte que la liste de référence date de l’année dernière lors de l’opération de distribution des santons du Nouvel An. Mais le blase non biffé d’Antoine fait souffler un vent glacial sur l’échine de ses collègues. Car après avoir perdu leur maitre spirituel, ils ont grand crainte de voir claboter leur souffre-douleur ventripotent.

Germain a eu l’idée de dénombrer les gens encore dans la queue pour le recensement, et après un recomptage de la part de Monica, il apparait que seul Antoine est porté disparu.

Le silence choit sur la petite assemblée plus rapidement que les avertissements à partir du calepin de Mamie Carnet. Certains ont même pensé à aller chercher des cierges au fond de l’église, et de les allumer sur les marches en guise de pénitence.

L’émotion est palpable, bien qu’elle ne concerne qu’une poignée de personnes…

Au-dessus de leur tête, la fumée verte scintille légèrement comme si, malgré la tombée de la nuit, il voulait que tous les habitants du village se rappellent à son mystérieux souvenir.

Jusque là Derrick s’était laissé trainer par ses collègues de la maréchaussée sans vraiment rien dire ni comprendre. Il se met à dodeliner sur place, regardant fixement le nuage, inspirant à fond, comme s’il souhaitait humer son odeur.

Au cœur de la Tour, une dizaine d’étages sous les cierges posés sur le bitume, la chrysalide est désormais fendue en deux, dégueulant une vive lumière, et un sifflement strident…

Mais personne ne l’entend…

— Bon alors les gars, vous en faites une de ces têtes. Antoine, une cigarette fumante à la main, se glisse derrière le petit groupe encore en plein recueillement.
— Ouai, c’est parce qu’on pleure une personne disparue.
— Oh, c’est triste ça. Il est mort dans l’explosion ?
— Oui…

La moustache de Jacquouille est secouée d’un frémissement saccadé.

— J’ai bien fait de pas rester alors. Vous imaginez si je m’étais retrouvé coincé là-dessous juste pour déboucher des bouteilles.

C’est alors que toute l’assemblée se rend compte que le disparu qu’ils pleurent depuis un bon quart d’heure se tient à côté d’eux, une clope au bec, comme s’il était à l’apéro, un ou deux cocktails déjà dans le nez.

— Mais… qu’est ce que tu fous là ? s’exclame Paô-Paô, sous le choc.
— Pourquoi tu n’es pas allongé dans une caisse, encore noir et fumant ?

Jacquouille a définitivement le sens de la formule.

— Mais qui est donc le cadavre que nous avons retrouvé en bas alors ? Questionne Ookeur, qui ne perd jamais l’orientement des priorités.
— Quelqu’un a parlé d’une dépouille mortelle ? Vous avez réussi à tirer Bob de là ?

Derrick vient de reprendre pied dans la réalité après une poignée de minute totalement stone suite à un retour de trip provoqué par le nuage. Il semble fort enjoué.

— Bob ?

Antoine, Paô-Paô et Jacquouille s’exclament à l’unisson.

— Oui, c’est le surnom de notre compagnon de route.
— Compagnon de route ?
— C’est notre copain. On l’emmène un peu partout. Il n’est certes pas d’une très grande fraicheur. Mais enfermé dans son cercueil, il ne gêne pas pendant les trajets…
— Vous voulez dire que vous avez un cadavre dans votre van ?
— Pas exactement. Il s’agit plutôt d’un corps en décomposition.
— Un macchabée donc…
— Non, car cela supposerait que Bob soit mort. Ce qui n’est pas le cas. Enfin, si. Mais son esprit est toujours là. C’est un peu comme une maison hantée. Bob est vivant, mais son organisme ne l’est plus. Il n’est pas très jovial, parfois même aigri, mais on ne le serait à moins. Il ne fait pas beaucoup de sport, mais il est très utile pour entrer en communication avec les spectres, et pour se souvenir d’un tas de choses utiles, comme la recette de la mayonnaise.

L’assistance tout autour regarde Derrick comme s’il venait d’annoncer vouloir tuer son percepteur des impôts, pour lui manger son foie avec des fèves au beurre et un excellent chianti !

— Entrer en communication avec la mayonnaise ?

Jacquouille semble avoir perdu un peu le fil de cette histoire.

— Mais du coup, si on a un mort qui n’en est pas un, si on a disparu qui a réapparu, que faisons-nous ici ?
— Oui, le troquet d’en face est encore ouvert, on pourrait se jeter un petit apéro pour digérer tout ça non ?

Le groupe des flagorneurs d’Anthime s’éloigne de la maréchaussée sans aucune autre forme de procès, conscient que son rôle dans cette sombre histoire est comme pour tout le reste, extrêmement limité. Ils ne prennent pas le temps de saluer l’inspecteur Ookeur, déjà plongé dans les notes de son carnet en moleskine. Ils ne s’inquiètent même pas de Derrick, à nouveau en train de danser sous le nuage, le regardant avec béatitude. Ils ne remarquent pas non plus la petite détonation qui éclate dans le ciel, secouant la fumée verte scintillante, avant d’aller se disperser dans un coin à l’est du village.

Un qui ne perd pas une miette du spectacle est Derrick, qui se précipite sur le révérend Cœur-en-joie, lui aussi extrêmement pensif.

— Qu’y a-t-il de ce côté ?
— Euh, où ça ?
— Là mon père !

Derrick pointe du doigt l’endroit de la montagne où le nuage se vaporise.

— Hum, là-bas se trouve l’acense du vieux Tax si je ne m’abuse.
— Et il élève quoi votre fameux Tax ?
— Des lapins, des poules, des cochons, quelques chèvres… Des animaux de la ferme… Quelques cultures… On le soupçonne même de pratiquer la sorcellerie et les OGM…
— Mon dieu…

Derrick semble atterré.

— Ah, il a aussi un champ avec des petits canassons. Ils sont tous mignons tout plein…
— Des poneys ? Mon Dieu…

Sans demander son reste, Derrick retourne dans la tente de la maréchaussée, prêt à partager l’élan d’inquiétude qui l’étreint…

Au même moment, quelque part à l’est, un jeune homme fort bien bâti se redresse. Le halo de lumière verte qui l’entoure s’éteint doucement, alors qu’il époussette les derniers restes d’une sorte de coton tressé qui s’accroche à ses vêtements.

Il arbore un t-shirt moulant noir, un abominable kilt vert. Il ne porte pas de godasses, mais des chaussettes dépareillées.

Ses pas légers foulent l’herbe humide en direction d’un enclos, qu’il enjambe sans aucun problème. Il se dirige vers une bête qui, seule, broute encore sans se douter du danger qui la guette. Le bellâtre s’approche du poney pour le caresser, regardant l’animal en souriant.

Alors que le nuage vert bouteille s’avance sur eux, l’éphèbe génère une sorte de grosse bulle de protection, qui repousse la fumée, et l’empêche de toucher le petit destrier.

— Tu es jeune, tu es tout rose et tout mignon. Tu seras comme moi. Tu incarneras la joie de vivre.

Le poney pleure alors de félicité, mais sans voir que la végétation tout autour du dôme se met à jaunir et à flétrir…

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