S2E10 : Celui qui aime le poulet

L’aube se lève sur le village de Verlan. Une aube rouge, et pourtant verglacée. Une aube brumeuse caractéristique de cette période de l’année en plein cœur de l’automne. Une aube de fin de semaine qui augure d’une oisiveté purulente, puisque ce soir, tout ce petit monde sera en weekend.

Et pendant ce temps-là, dans la Tour, chacun a repris ses bonnes vieilles habitudes, comme si les évènements exceptionnels de ces derniers mois n’avaient aucune conséquence pour eux. La tristesse de certains, la douleur des autres, ils n’en ont que foutre. L’important, c’est de laisser croire qu’ils sont débordés, afin d’être tranquilles pour finir le Sudoku de la semaine juste avant de filer à l’apéro.

Jacquouille continue de faire suer sang et eau toutes les personnes impliquées dans l’organisation de sa fête du millénaire. D’autant plus que l’échéance approche à grands pas. Tout devient prétexte à remontrances, comme si emmerder les gens était un des préceptes induits par son nouveau rôle de presque chef.

Monica est ravie, car sa commande de stylo est arrivée, elle va pouvoir sucer du neuf et montrer qu’elle travaille jusqu’en dehors des heures légales. De toute façon, depuis la disparition d’Anthime, elle peut même simuler un burnout, faute à un surcroit de boulot imaginaire, et personne n’y trouverait rien à dire.

Germain est un peu décontenancé. Lors du dernier conseil de doléances, il a été chargé de s’occuper de la plainte portée par le regroupement des familles de Verlan qui voudraient réduire le nombre d’heures de classe de leurs enfants. Il s’agit là de trois mères au foyer, qui souhaiteraient passer un peu plus de temps avec leur progéniture. Pour ce faire, elles aimeraient que les horaires d’école soient aménagés comme dans la grande ville voisine, ce qui reviendrait à amenuiser d’une bonne dizaine d’heures le planning de travail actuel des chérubins. Évidemment, Jacquouille, qui comprend de moins en moins les choses, s’est offusqué de telles pratiques fascistes et a propulsé Germain sur le devant de la scène. Son argumentation tourne autour du fait que ce n’est pas trois matrones en chaleur qui pourraient remettre en cause l’ordre établi depuis Louis VI Capet, dit le gros.

Antoine quant à lui, après avoir appris sa mort pendant au moins un quart d’heure, connait un choc psychologique intense qui l’oblige à se bourrer la gueule tous les jours dès huit heures du matin. Puis, il s’en va ronfler dans le placard qui lui sert de bureau le reste de la journée. Seul Paô-Paô a bien tenté de l’assagir, mais le bougre s’est enfermé dans une litanie d’explications sans sens véritable.

— Tu n’as qu’à faire assavoir aux autres que je m’échauffe en vue de l’apéro « tapas » de jeudi.
— C’est la veille d’Halloween, on t’a déjà dit qu’on a annulé la soirée. Et même ce n’est pas une raison pour devenir dipsomaniaque en picolant dès huit heures du matin…
— Ah non, je t’interdis de m’insulter !
— Ben quand même tu es fin saoul en arrivant au boulot, c’est quoi pour toi ?
— Oui, je bois de l’eau-de-feu au réveil ! Mais pas n’importe quoi. Du rhum, mon monsieur ! Et quand on carbure au rhum, on n’est pas un alcoolique… On est un pirate !

Et pendant ce temps-là, en dehors des annonces officielles, personne n’a de nouvelles d’Anthime. Apolline a quant à elle changé de boulot. Son standard téléphonique, qui ne servait pas à grand-chose au demeurant, ayant été détruit par l’explosion. Elle a été priée de bouger ses guêtres jusqu’au premier étage de la Tour, où elle est employée désormais en tant que commis aux trois préposés chargés de l’organisme d’information du village. Passant ses journées sur un escabeau instable à faire du rangement et de l’archivage, elle n’en demeure pas moins plutôt satisfaite de ce changement. Car elle considère être dorénavant en charge de la boite de Pandore, reste à déterminer combien s’élèveront les dommages collatéraux quand elle se décidera à en faire usage. Enfin, ce n’est pas pour tout de suite, elle doit avant toutes choses s’occuper du travail en retard, ce qui à vue de nez, représente plusieurs trimestres de classement non fait.

Robert ne quitte désormais plus son bureau. Étant le seul et unique homme de loi du village, il possède une dilection privilégiée avec la horde sauvage de sergots et autres agents de la maréchaussée qui ont investi les lieux, sans pour autant apporter plus de garanties que cela en termes de sécurité au sein du hameau, puisque les évènements vont de mal en pis. Il reste à son bureau la plupart du temps, faisant briller son assermentation pour consigner les témoignages arrachés par les argousins en faction à propos des différents faits divers dramatiques qui ont secoué le bled. Ce n’est pas que cela lui demande un travail fou, deux récits par semaine étant un grand maximum, mais il s’est vu imposer l’utilisation de tous les outils informatiques liés à l’élaboration des fameuses « bandelettes » de la police. Et si parfois, ça marche, bien souvent, cela ne fonctionne pas. Et juste noter le nom et la qualité d’un témoin peut rapidement devenir une séance de torture cérébrale.

Joey est celle qui trime le plus dans toute cette histoire. Son pub ne désemplit pas, et il n’est pas rare qu’elle passe une partie de ses nuits à fabriquer la stout et les biscottes qu’elle distribue au cours de la journée. Les hommes de la maréchaussée ont élu domicile dans son rade depuis plus d’un mois, et chaque jour apporte son lot de nouvelle tête. Si la monnaie sonnante et trébuchante fait chanter son tiroir-caisse bien plus que de coutume, malheureusement, les matières premières commencent à manquer. En début de semaine, elle a même été obligée d’aller siphonner une ou deux voitures afin de récupérer certains ingrédients de son infâme bière. Et en dehors des soi-disant visites de ses affidés, personne n’a vu Anthime depuis bientôt six mois. Rares sont ceux qui s’en offusquent vraiment…

Et pendant ce temps-là, à l’est, certains phénomènes étranges ont été rapportés. Angus, qui malgré le fort contingent de spécialistes de toutes les polices du pays, continue de s’occuper des petites affaires du patelin, est dépêché pour la troisième fois en une semaine à la ferme du père Tax pour de sordides histoires.

La première concernait la végétation autour de l’acense, qui s’est mise à flétrir à vitesse grande V en une seule nuit. N’y connaissant rien, le gardien de la paix de Verlan a placé le tout sur le compte d’un phénomène naturel bien identifié sous le nom d’automne.

La seconde fut relative à une des bêtes de l’exploitation. Alors que les autres avaient un comportement du genre bizarre, voire un tantinet agressif, un poney passait ses journées non loin de sa clôture, une sorte de sourire béa aux lèvres. Mais, ce n’était pas cela qui inquiétait le père Tax. La pécore en question avait probablement approché d’un peu trop près sa culture clandestine de plants d’opiacés illégaux. Ce qui le gênait, c’était que la robe du petit canasson virait au violet. Angus lui expliqua qu’en plus de plantes psychotropes, le bourrin avait peut-être un peu trop côtoyé la glèbe de myrtilles.

La troisième intervention est bien plus inquiétante. Certains animaux ont été pris d’un accès de rage incontrôlable. Si les gallinacés belliqueux ont été contenus dans leur poulailler, le fermier a cependant été attaqué par un lapin assez virulent. De sauts en cabrioles, le conil a désespérément tenté de mordre son propriétaire, visant les mains, les mollets, et la jugulaire. Heureusement, Angus, déjà sur place, a pu assommer la bestiole avec un gourdin improvisé à partir d’une grosse buche de bois.

Pas décontenancé pour un sou, le père Tax souhaita vivement récupérer son animal pour le civet du soir. Mais inquiet, Angus a préféré le descendre en ville pour le faire analyser par les scientifiques de la police détachée au hameau.

De loin, sur la colline qui surplombe l’exploitation, un homme est assis et observe la scène. Ses chaussettes dépareillées jurent sur l’herbe jaunie. Une clope au bec, il réfléchit à la tournure des évènements.

Il sait que pour l’instant, tout ne va pas si mal…

Mais il sait aussi que cela ne devrait pas durer…

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