S2E15 : Ceux qui fêtent le millénaire

L’effervescence est à son comble au cœur du hameau de Verlan. Jacquouille, comme à son habitude, brasse du vent et cours dans tous les sens pour pinailler du moindre petit détail, sans véritablement s’assurer de la cohérence de l’ensemble. Le bal des festivités sifflera son coup d’envoi à 11 h tapante, et il ne reste plus une seule seconde à perdre. À sa suite, le révérend Coeurenjoie fait de même, ayant été précipitamment mandaté pour organiser une homélie en plein air pour cette grande occasion. Car pour la haute hiérarchie du village, l’évènement est importantissime à plus d’un titre : ils vont annoncer à tous le retour aux affaires d’Anthime.

Pour ce faire, le protocole savamment étudié depuis de très longs mois par les affidés a été largement bousculé. Qui aurai pu penser que le chef du village allait ainsi revenir d’entre les morts à quelques encablures de la date fatidique. Et quelle surprise cela sera pour la plèbe du patelin que de revoir, après presque un an d’absence, le monarque suprême bien-aimé ! Si Pâo-Pâo avait été une femme, il en aurait sûrement mouillé son legging jusqu’aux chaussettes. Il aurait aussi probablement embrassé le grand dégingandé qui a découvert Anthime alors que celui-ci se réveillait enfermé dans un tiroir de la morgue.

Quelle histoire que ces retrouvailles ! Disparue déjà de façon fort inexplicable, la réapparition d’Anthime semble encore plus étrange. Selon le préposé à la nécropole qui officiait ce jour-là, dans ce tiroir se trouvaient les restes de cadavre découvert en juin lors de l’explosion de l’appartement d’Anthime. Pour lui, une sorte de magie morbide à la Frankeinstein se cache dans ce miracle. Mais comme ce petit fonctionnaire est un pauvre mécréant qui a refusé de signer le livre d’or pour souhaiter les meilleurs vœux pour le retour du chef, Pâo-Pâo ne lui fait pas vraiment confiance. D’ailleurs, il détient les noms de tous ceux qui n’ont pas ratifié ce glorieux manifeste, et il s’occupera de ces pauvres merdes un par un.

Et pourtant, la police scientifique paraissait formelle l’été dernier : les analyses tissulaires avaient écarté la possibilité qu’Anthime se trouve parmi le nombre de cadavres qui ont plu sur le village à cette époque. Enfin, à la lueur des évènements récents, il semble que les prélèvements n’ont pas été effectués de la façon idoine. Il est d’ailleurs fort probable que les agents de la maréchaussée n’ont en tout état de cause étudié les échantillons que d’un seul et même cadavre.

Qu’importe les allégations et l’incompétence de cette volaille peu scrupuleuse, Pâo-Pâo est sûr d’une chose : son vénérable chef est bien de retour, et son univers a retrouvé son alpha et son oméga.

C’est le cœur plein de certitudes, et le nombril en avant que le plus gros de la troupe des affidés s’avance sur l’esplanade du village, et pénètre dans le troquet en face de l’église.

Sur place, il rejoint Antoine, Germain, ainsi qu’un de leur collègue, le préposé à la conciergerie de la Tour dont Pâo-Pâo a oublié le nom, tant il est insignifiant, voire insipide. Contrairement à leurs petites habitudes, le noyau dur des affidés est vautré à même le comptoir, faisant face à une cohorte de verres vides. Des flûtes de champagne, principalement, mais aussi une pinte de bière, et un godet, dans lequel une olive baigne dans un liquide brunâtre. Le visage d’Antoine est encore plus rubescent que d’habitude, ses bajoues tombant lamentablement de part et d’autre de sa physionomie. Il est neuf heures du matin, le commun des mortels de Verlan se trouve au travail, en attendant l’heure fatidique. Et pourtant ces quatre mousquetaires de la boisson s’en mettent une belle derrière la cravate, sachant très bien que personne ne viendra rien à leur reprocher.

L’heure tourne, et Jacquouille s’agite toujours autant. Il est désormais en grande discussion avec le révérend Coeurenjoie qui tente vainement de lui expliquer comment il faisait en son temps lors des réunions avec tout le gratin de son petit village africain, agitant beaucoup ses bras pour illustrer une histoire nouvellement abracadabrantesque.

Au troquet du coin, l’ambiance monte aussi d’un cran.

— Et si on allait tous se déguiser pour fêter le retour du chef ? Même ivre, Pâo-Pâo reste toujours capable d’avoir des idées saugrenues.
— Se travestir en quoi ? Tu veux que je pique le masque de Dark Mador à mon fils ? Pour le reste je ne pense pas pouvoir rentrer dedans de toute façon, fustige Antoine, pas vraiment à l’aise avec l’idée de se travestir.
— Par exemple Germain, il te reste bien quelques couronnes de fleurs de quand tu es allé aux Antilles non ?
— Déjà, c’est pas les Antilles, mais Tahiti. Secondo, c’est « Le Tahiti » le bar où j’ai passé une soirée il y a plus d’un an avec une poule que j’avais rencontrée sur Adopte-un-bec. Tertio, ces fleurs sont fanées depuis fort longtemps.
— Vous ne m’aidez pas là ! Ça ne va pas arranger nos affaires ça ! Pâo-Pâo arbore sa mine des jours sombres.
— T’inquiète, pour ce qui est des affaires, tu peux toujours commander un nouveau verre de rhum arrangé, s’il en reste au patron. Le nez d’Antoine vire au pivoine.
— En parlant de Roms, regardez un peu qui débarque ! Ils sont encore en train de se gratter ces trois-là ! Pâo-Pâo est offusqué comme rarement.

Les trois personnes qui font l’objet du courroux du convoi exceptionnel des affidés ne sont autres que Wilma-Jane, Apolline et Angus. Ces derniers sont venus prêter main-forte à ses deux amies pour charrier la tonne de linge, nappes et serviettes nécessaire à l’installation du banquet.

— Tu as vu Wilma qui est en train de se pochtroner pendant que nous bossons ?
— Ramasse donc cette serviette au lieu de t’inquiéter du contentement de la haute du village. J’ai hâte d’observer Pâo-Pâo ivre mort gérer le symposion…
— Oui, mais quand même, il va falloir qu’on m’explique pourquoi ce gros hypocrite semble si heureux du retour de la baderne. Il perd de ce fait un rang dans la hiérarchie alimentaire.
— C’est probablement plus simple de cirer les pompes des puissants que de prendre de vraies décisions. La réponse d’Angus tombe sous le sens.
— Tu as lu le livre d’or ? Réplique Wilma-Jane, le regard dans le vide.
— On est en train de parler de politique villageoise, amie lavandière. Je ne comprends pas le lien avec cette ode à la génuflexion et à la soumission docile.
— Tu l’as lu ou pas ? insiste Wilma-Jane.
— Ben non, tu ne veux pas que je signe dedans aussi ? Je suis une naine de conviction et pas de compromissions.
— Tu aurais dû, c’est tellement instructif.
— Et alors ? Angus semble curieux.
— Ben Pâo-Pâo va sûrement gagner un prix littéraire ou un autre truc dans ce genre vu le pavé qu’il a sorti.
— Il lui a composé un sonnet en vers et en quatrain pour lui déclarer sa flamme ?
— Ce n’est pas à moi de te dire si son verre était plein ou pas de ta liqueur de quatrain. Wilma-Jane pouffe de sa galéjade. Ceci dit, vu le rythme qu’ils traînent depuis ce matin, pour sûr, ils sont vides leurs verres.
— Mais putain, tu as vu quoi dans ce livre d’or ? Apolline semble ne pas trop apprécier l’humour de son amie quand elle est tendue.
« Apolline doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier ! »
— Mais c’est quoi que ce ?

La naine, tout comme l’ensemble des personnes autour d’eux sont surprises par le retour aussi inopiné qu’impromptu de la grosse voix.

— Tout le monde semble décidé à revenir au village pour fêter le millénaire on dirait, bougonne la courtaude en glissant ses mains dans ses poches. C’est bien, plus il y a de fous…
— Plus il y a de folles… répliques Angus, surfant sur la mauvaise humeur de son amie.

Le glas de la mi-journée résonne, ouvrant de son timbre sombre et cuivré le festival du millénaire pour lequel tant de gens ont bossé d’arrache-pied. La foule des invités précède celle des curieux, et c’est plus de la moitié du village qui s’entasse autour du parc érigé au centre de la grande esplanade du hameau. Au milieu de cette cohue, les affidés d’Anthime, fin saoul, tentent tant bien que mal de se frayer un chemin jusqu’à la place qui est la leur : à la table des chefs.

Se tenant nerveusement sur son pupitre, le révérend Coeurenjoie tapote sur le micro, vérifiant pour 267e fois qu’il fonctionne toujours. Il attend religieusement, ce qui n’est pas peu dire pour un tel ecclésiastique, que les cloches arrêtent de sonner pour pouvoir commencer à discourir. Malheureusement, afin que tout le monde soit au courant de l’ouverture des festivités, Jacquouille a fait en sorte que le glas tinte en discontinu pendant dix minutes. Ce qui ne va pas sans poser certains problèmes auprès des conduits auditifs les plus abîmés.

— Jamais elle ne s’arrête cette putain de cloche ?
« Apolline doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier ! »
— Et merde, c’est quoi ce délire avec la grosse voix ?
« Apolline doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier ! »
— Pu…
— Puterelle… Wilma-Jane s’esclaffe.
— De quoi ta putain de terelle ?
« Apolline doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier ! »
— Puterelle. C’est puterelle le mot.

La lavandière marque un temps de pause, pour bien insister sur l’absence de réaction de la grosse voix.

— Tu vois, ça marche bien avec puterelle. Pas la peine de t’énerver de la sorte. Utilise le bon vocabulaire, et tu ne finiras pas ruinée avant la fin de la journée.
— Ouai… C’est ça… En fait, il n’y a que moi que ça dérange le fait que la grosse voix revienne de nulle part uniquement pour nous interdire les gros mots ?

Évidemment, personne ne répond autour d’elle, car les cloches ont cessé, et le sermon commence.

Une heure plus tard, quatre personnes ont dû être évacuées suite au mouvement de foule consécutif au début de la troisième anecdote du révérend, celle qui expliquait comment il avait rameuté toutes les forces vives de son village natal afin de récupérer le cochon du vieux Souleymane qui de façon absconse s’était pendu par les pieds en descendant d’un arbre. Les tables sont dressées, et les invités triés sur le volet, soit un peu plus du tiers des habitants, peuvent s’assoir pour déguster le fameux banquet du millénaire. Les mets sont fins, bien qu’assez banals, comme le remarquera Mamie Carnet par plusieurs missives qu’elle fera glisser jusqu’à la table de Jacquouille, désormais trop saoul pour arriver à lire autre chose que l’inscription « toilettes » sur la porte idoine, à gauche en rentrant dans la Tour.

Le temps passe, le service est parfait, puisqu’alors que les affidés voient atterrir devant eux le dessert, le reste de la plèbe vient tout juste de se faire débarrasser de l’entrée. Mais le tout est surtout arrosé plus que de raison avec du vin médiocre, et du mousseux bas de gamme, si bien que les rires et les gloussements fusent rapidement, avant même que s’ouvre le spectacle, avec DJ Pierre-Paul-Jacques aux platines, un vieux présentateur sorti de nulle part, qui passe plus son temps à remettre en place son dentier qu’à captiver la foule, et une cohorte de danseurs, chanteur, violonistes, et autres adeptes du play-back venu divertir les gens.

Alors que les digestifs sont servis, c’est une grosse rombière de couleur ébène qui s’avance sur l’estrade, et entonne à capella différentes chansons du registre des fameuses chanteuses à voix américaines. Barbara Streisand, Céline Dion, Madonna, et même Georges Michael sont tour à tour massacrés, sous les quolibets d’une plèbe qui se demande ce qu’elle fait là. Mais le pire était encore à venir, surtout pour la pauvre Whitney Houston.

Alors que les premiers accords de sa célèbre chanson « I’ll allways love you » retentissent, Pâo-Pâo s’est souvenu qu’il avait entendu cet air quelque part, et ivre comme un éléphant dans une souricière, n’a rien trouvé de mieux que de se dresser, et d’accompagner la chanteuse, qui n’avait pas vraiment besoin de ça pour exterminer la carrière de l’actrice de Bodyguard de ce côté-ci de la montagne. Entrainés par la force vocale de leur ami, les autres affidés se lèvent dans le même mouvement, et c’est à l’unisson qu’une chorale aussi improvisée que nulle en chants se forme. Seront à déplorer trois évacuations en urgence pour perforation des tympans, ainsi que deux verres en cristal fissuré…

Affolé par les répercutions dramatiques de cet improbable karaoké, Jacquouille intervient alors pour mettre fin aux hostilités. La playlist est changée, à nouveau sous les quolibets d’une foule qui en a marre d’écouter la dernière valse d’André Rieu pour la huitième fois de la journée.

De l’autre coté de la salle, ivre de mauvais alcool et de piètre musique, Apolline se lève à son tour, bien que cela soit moins impressionnant que la demi-tonne des affidés tout à l’heure, puis titube à travers l’esplanade, suivit de près par Angus, toujours frais et dispo, surtout quand il sent que son amie va au-delà d’ennuis carabinés.

Une fois arrivée de l’autre côté, la naine s’approche de la table des affidés. À quelques pas de la cour d’Anthime, la courtaude se prend les pieds dans le tapis, et se vautre lamentablement, sous les cris et les rires de la plus proche assistance. Les rires, parce que se moquer est une tradition pour cette haute société qui regarde de haut le reste du village. Les cris, parce qu’en tombant, Apolline a vainement tenté de se rattraper à la nappe, occasionnant ainsi une sévère chute de vaisselle et de couverts.

Seules des taches un peu partout sont à déplorer, principalement sur la grande étoffe de soie et sur le beau costard en alpaga gris clair de Pâo-Pâo, désormais vert de rage. Ce dernier ne peut retenir un hurlement et une bordée d’injures à l’encontre de la naine.

« Pâo-Pâo doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier ! »
— Oh, ta gueule toi !
« Pâo-Pâo doit un euro au tronc des pauvres pour vocabulaire grossier ! »
— Je t’ai dit de la fermer !

Son clabaudage a probablement été ressenti jusque de l’autre côté de la vallée.

— Pas la peine de t’énerver, ce n’est qu’une grosse voix sortie de nulle part après tout.

Apolline est de nouveau debout, bien aidée par Angus, qui se tient néanmoins en retrait, son statut de fonctionnaire de la maréchaussée lui interdisant d’interférer dans ce qui va suivre.

— De quoi ? Mais je ne te parle pas à toi ! Le regard que jette le gros affidé à son interlocutrice miniature est plein de mépris et de dédain.
— Ah… Monsieur Delagrossefesse ne cause pas aux gens de taille réduite. Il éructe sur les voix sorties de nulle part, mais pas aux naines ni aux courtaudes, probablement plus aptes à se défendre. Je suis trop petite, et pas assez bien pour que monsieur aux pantalons trop serrés daigne m’adresser la parole.

Pâo-Pâo ne trouve rien de mieux à faire que de toiser un peu plus la naine, ce qui ne fait qu’attiser encore et encore son feu intérieur.

— Tu ne me parles pas, tant mieux. Toute la symbolique de ton attitude puérile et déplorable qui fatigue tout le village. C’est moi la courtaude ici, et pourtant, tu passes ton temps la truffe plus au ras du sol que moi. Tu as beau te donner des grands airs et traiter tout le monde comme de la merde, celui qui passe le plus de temps le groin plein de crottin, c’est toi, à force de renifler le cul des patrons, et à péter plus haut que ton immense postérieur.
— Mais quand même, tu as fait exprès de me foutre du vin de partout sur ma veste. Et c’est toi qui me parles de puérile ?
— Sache, ô grossièreté, que si j’avais voulu le faire exprès, tu serais recouverte de taches roses indélébiles. Là, c’est tout juste si on dirait que tu t’es pissé dessus. Va plutôt te laver au lieu de gémir…

Sans dire un mot, Pâo-Pâo se lève, et indiquant aux autres de le suivre, s’en retourne vers la Tour, probablement pour se changer.

— Voilà, bon débarras… Il est temps de passer à l’étape numéro deux…

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