S2E16 : Celui qui revient

Une poignée de secondes plus tard, la naine se retrouve au bas de la scène, une idée derrière la tête. Tenant tout juste debout, elle réussit néanmoins à grimper sur l’estrade alors que le maitre de cérémonie vilipende une foule aux abonnés absents afin d’applaudir une nouvelle parade de danse celtique par la troupe des troubadours du renard et de la belette. Sans gêne aucune, la courtaude arrache le micro des mains du vieux monsieur loyal. Et, regardant une foule qui tangue plus que de nécessaire, prends la parole en public, chose qu’elle ne fait jamais. Son apparition a le don de redonner un coup de fouet à l’assistance, captivée par cette arrivée inopinée.

— Mesdames, et… et les autres… J’espère que votre millénaire se passe bien. Pour ma part, le mien est à ch… chavirer de sa chaise. Oui, c’est ça, chavirer de sa chaise, tout en se rendant compte qu’il est temps d’aller aux latrines avant que cela commence à se voir.

De timides ricanements se font entendre depuis le fond, qu’Apolline interprète comme un signe d’encouragement.

— Je n’ai pas grand-chose à vous proposer, vous savez. Je ne suis que la naine que l’on a collée a sous sol afin de s’occuper du téléphone, et surtout histoire qu’on ne la remarque pas trop.

Les ricanements ont évolué en sifflets, ce qui enivre Apolline un peu plus.

— En fait, si je suis là, c’est parce que j’ai une idée histoire de mettre l’ambiance dans cette journée de gloire aux cadavres. Et je ne parle pas évidemment que de ceux qui sont six pieds sous terre, et qui ont sué sang et eaux il y a mille ans de cela, pour construire cette tour et ce patelin afin que des gens se rassemblent ici pour une orgie décadente en leur mémoire. Non, je parle aussi des cadavres que nous avons tous dans nos placards, de ceux qui l’on va devoir ramasser d’ici quelques heures, baignant dans leur vomi et dans un trop-plein de ce fort mauvais mousseux. Je parle aussi de ceux qui gisent au fond des cerveaux des dirigeants de ce petit bled, et qui nous pourrissent l’existence à grands coups d’injustice et de flatulences par-dessus les oreilles. Je parle enfin de ces morts qui ne l’étaient soi-disant pas, mais quand même, et qui reviennent à la vie pour mieux nous enterrer. Dans cet amoncèlement digne d’un lendemain de cuite d’Halloween, j’ai eu une idée histoire de marquer d’une pierre blanche ce jour, et que les petits enfants de nos petits enfants puissent dire : foutraille, j’aurai aimé y être quand même. J’avais donc pensé, afin de célébrer cet anniversaire, dont on ne sait pas vraiment si la date est la bonne d’ailleurs, et d’apporter un peu de joie, et de rigolade, que notre fameux DJ Pierre-Paul-Jacques nous sorte un vieux 33 tours des Musclés, et que nous entamions la plus grande chenille du monde au son de la « merguez party ». Dites-vous qu’en faisant cela, nous rendrions hommage à l’inspecteur Gadgetto, qui git toujours dans son lit en attendant de se transformer en papillon…

Alors que le DJ fouille dans ses platines pour dénicher le précieux disque de la bande à Framboisier, les rares villageois qui ont tenu jusqu’au bout du discours de la naine se lèvent, et applaudissent à deux mains cette prise de position courageuse et cette idée aussi saugrenue que bienvenue. Les applaudissements s’accélèrent quand retentissent les premiers accords d’accordéon, tandis que certains villageois se prennent par la taille pour une farandole qui s’annonce des plus folles. Les applaudissements sont fournis, mais retombent aussi vite, tout comme la musique.

La porte de la Tour vient de s’ouvrir brutalement, dévoilant la silhouette émaciée et la mine grise d’Anthime, précédant sa cour, dont le regard oscille entre colère et consternation.

Le silence est tombé encore plus lourdement qu’un tyrannosaure après s’être emmêlé les crayons en jouant à la marelle. Apolline, forte de la désinhibition procurée par son alcoolémie avancée, perd toute son assurance, ainsi que son micro qui choit sur l’estrade accompagnée d’un léger bruit de larsen. En haut de la volée de marches menant à la Tour, une apparition retient le souffle de tout un village. Un fantôme attend là, toisant ces gens qui espéraient enfin pouvoir faire la fête convenablement. Un raclement de gorge, puis il entreprend de descendre pour rejoindre sa place au banquet : Anthime vient de faire son retour officiel après pratiquement un an d’absence…

Profitant de l’hypnose collective qui saisit la foule, Apolline fuit sans faire de bruit de l’estrade, et se coule jusqu’à Wilma-Jane et Angus, aussi éberlués que les autres de cette apparition.

— C’est bon les gars, c’est pas comme si l’on n’était pas déjà au courant qu’il allait revenir.
— Oui, mais ça fait tellement longtemps. J’avais oublié combien il était tout fripé, réplique la lavandière dans un souffle.
— Et puis ses petites mains, elles sont si rachitiques qu’on dirait qu’il n’a plus de muscle nulle part… Les priorités d’Angus ne sont visiblement pas celles de tout le monde.

Personne n’entendra la naine pester en suivant, car la foule s’ébroue. Le cortège qui devait mener le chef jusqu’à sa table vient de changer de cap, et se dirige désormais vers l’estrade.

Plus personne n’ose rien dire, même quand Germain bute dans un pied-de-poule et manque de se vautrer lamentablement par terre. Son sens de l’équilibre n’étant plus vraiment en état de marche vue son taux d’alcoolémie largement au-dessus des normales saisonnières. Le trajet dure une bonne minute. Une minute de silence. Non pas un silence œcuménique de cathédrale propice au recueillement. Mais un silence de cimetière, un silence de mort, un silence qui transpire l’inquiétude et la crainte. Comme si tous ces gens résignés n’attendaient qu’une chose : savoir à quelle sauce ils vont être mangés.

Puis, Anthime, une fois bien en vue sur son strapontin, prend le micro.

— Mesdames, Messieurs… C’est non sans émotion que je me dresse devant vous après tout ce temps. Un temps propice au recueillement, à l’introspection. Un temps durant lequel j’ai réfléchi. Un temps durant lequel j’ai observé, écouté. Un temps durant lequel des gens exceptionnels m’ont rendu compte. Des gens, que dis-je, des amis fabuleux, les meilleurs du monde de l’univers…

Le discours est à peine entamé, que déjà Apolline n’écoute plus. Quelque chose ne tourne pas rond avec le retour du patron du village, elle le sait, elle le sent… Et pourtant, malgré toutes ses élucubrations, elle n’arrive pas à mettre son petit doigt dessus.

— Dites, vous entendez comment il parle le chef là ?
— Comme d’habitude, avec une voix lourde et monocorde… Le sens de l’observation de Wilma-Jane n’est pas sa principale qualité.
— Non, elle n’est pas comme dans mes souvenirs. On perçoit comme des trémolos, comme s’il était ému de se trouver là devant nous.
— Ému ? Fichtre, quelle fadaise ! Ça serait bien la première fois.
— Justement amie de la lessive, c’est bien ce qui m’ennuie. Soit il est fort ému, soit c’est autre chose…
— Et tu penses que l’autre chose n’est pas du genre joli ? La perspicacité d’Angus est toujours fort à propos.
— Rien n’est du genre joli pour nous quand cela provient de ce groupuscule…

La naine marque une pause, fixant ses deux amis qui balayent du regard la foule, à la recherche d’une réponse, ou peut être d’une excuse pour fuir cette conversation.

— Bon et sinon, tu as quoi comme idée pour « l’autre chose » ? Angus est assez perplexe.
— Je ne sais pas, tu ne connaitrais pas un épisode d’X files qui pourrait nous filer un indice ?
— Que le chef donne dans la puterelle et les coureuses de remparts, c’est un secret de polichinelle. Mais qu’il tombe dans le porno, ça non, c’est la goute d’eau qui ferait fuir la marmite ! Wilma-Jane semble des plus remontées.
— Mais non grande cruche. Pas le porno, le parano, comme dans paranormal ! Le gars qui s’occupe de la morgue, je le connais, il m’a assuré que le cadavre du chef était dans un sale état de décomposition il y a pas quinze jours de cela. Et là, paf, le voilà devant nous.
— Tu crois donc à l’imposture, au travesti à postiches ?
— Non, ce n’est pas un usurpateur.
— Mais c’est quoi alors ? Comment peux-tu en être aussi sure ?
— C’est simple, écoute le ton de sa voix, matte un peu les mitrailleuses qui lui servent de regard… Même un très bon acteur serait capable de ce genre de prouesse.
— Et tu penses donc à quoi ? Angus n’aime pas les digressions, surtout quand il ne sait pas trop où elles vont les mener.
— Non, du paranormal se cache là dessous, c’est certain. De la magie noire, ou truc de ce genre. Il était aussi mort que Dimitry, et il est quand même ici, devant nous.
— Pourtant, la version officielle décrétait qu’il était en villégiature dans un village voisin pour se soigner. Wilma-Jane continue d’étaler son bon sens.
— Foutaises.
— Pourtant il n’a pas l’air clamsé, malgré le manque évident de calories dans son alimentation.
— Foutaises.
— Explique-nous donc ton histoire là… Tu sembles en savoir bien plus que nous à ce sujet, et pourtant nous complotons tous ensemble depuis des semaines. Les digressions de la naine sont venues à bout de la patience d’Angus.
— Oui oui… Tu as raison…

La courtaude prend une grande respiration, faisant fi de tout ce qui se trame autour, alors que la voix monocorde d’Anthime résonne toujours dans toute la place.

— L’autre jour, quand j’ai compris qu’Anthime était physiquement de retour, je suis allé poser des questions à droite à gauche. Cela m’a mené au type de la morgue dont je vous ai parlé tout à l’heure. Ses certitudes m’ont poussé à aller discuter avec les seuls personnages du patelin capable d’apporter des réponses à toutes ces nébuleuses questions.
— Les thaumaturges.
— Finement deviné ami de la maréchaussée. Je suis donc allé pas plus tard qu’hier consulter les deux sorciers du village. Ils étaient tous les deux très chamboulés par le retour d’Anthime. Selon eux, nous avons tout à craindre de voir revenir Anthime de la sorte.
— Et tu penses que si ces deux spécimens ont la trouille, nous devons nous aussi l’avoir ?
— Pire que ça. Ils espionnent la Tour depuis l’histoire de Gadgetto transformé en limace. Ils se servent du fait que les affidés viennent quémander dans leur stock de potions pour calmer l’inspecteur afin de fouiner un peu partout. Et malgré tout cela, ils n’ont aucunement anticipé le retour parmi les vivants du chef. Et surtout, et c’est là où je partage leur crainte, ils ne comprennent pas comment une bande de crétins irresponsables a pu mettre en branle pareil sortilège.
— Tu te rends compte des boniments que tu es en train de nous charrier ? Anthime, ressuscité d’entre les morts. Et puis quoi encore ?
— Je me doute bien que cela te hérisse le poil chère amie lavandière. Mais sache que cela n’a rien de très exceptionnel par les temps qui courent…

Mais la naine ne peut poursuivre plus avant ses explications. Un brouhaha secoue l’ensemble de l’assemblée, et oblige les trois comploteurs à reporter leur attention sur l’estrade, où Anthime, toujours aussi placide, continue son discours, sous le regard incrédule d’une foule désormais en décomposition.

— Comme je vous l’ai dit, nous allons remettre Verlan sur toutes les cartes du monde. Nous allons faire de ce village un point central. Cela va demander des efforts à toute la population, et ceux qui ne les suivront pas seront propulsés au fond du trou. Une fosse septique dont ils ne sortiront jamais !

Un nouveau courant d’air glacé fouette la foule. Mamie Carnet fait même circuler une missive dont elle a le secret « quelqu’un peut-il penser à couper la clim ? ». Fort de l’effet qu’il vient de poser, le chef du village reprend son discours.

— Et nous allons donc commencer ce renouveau par vous montrer ce qu’il en coute de parjurer ainsi l’état de Verlan. Regardez-la bas, la courtaude qui discute avec ses deux amis.

De son doigt émacié et crochu, il pointe Apolline qui ne bronche même pas en se voyant désignée de la sorte. Comme si cet instant était pour elle l’aboutissement logique de tout ce qui s’était déroulé jusque là.

— Oui toi, avec tes cheveux en bataille et son pantalon de très petite taille. Viens par ici, que le village constate ce qu’il en coute de s’élever contre ses plus hautes autorités.

La naine ne se fait pas prier, et s’avance vers l’estrade, sans baisser une seule fois le regard. Un duel de phrases-chocs avec le chef devant tout le monde n’est pas vraiment pour lui déplaire.

— Elle a souvent crié à l’injustice durant ces derniers mois. Il est donc l’heure d’organiser son procès, ici et maintenant…

Apolline marque un temps d’arrêt… La tournure des évènements est nettement plus dramatique que ce qu’elle avait imaginé…

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