S2E17 : Celle qui a la tête sur le billot

Apolline se trouve désormais sur l’estrade, en plein centre de la place du village. À ses côtés, Anthime, Pâo-Pâo, Germain, Jacquouille et Monica la toisent de toute leur hauteur. En face, et en contrebas, la moitié du hameau la dévisage, posant sur elle un regard mi-incrédule, mi-attristé, mi-admiratif. Mais la naine ne mire personne précisément dans la foule. Ni Angus, qui pourtant a fait jouer son statut d’agent de la maréchaussée pour se rapprocher le plus possible. Ni Wilma-Jane, qui est toujours prostrée au même endroit que tout à l’heure, anxieuse et craintive. Non, la courtaude fixe un point précis de la porte d’entrée de la Tour. Dernier emplacement où elle a aperçu deux grandes capes noires se glisser à l’intérieur du gigantesque édifice, à l’insu de tous…

— Mesdames, messieurs… Ce jour n’est pas simplement le millième anniversaire de notre doux village, havre de paix au cœur des montagnes, lieu loin des turpitudes et des foyers de haine de ce monde. Non, aujourd’hui nous allons fêter le premier jour du renouveau. Le jour où le village va commencer à se débarrasser de ses miasmes qui encombrent son existence. Le jour où le patelin va enfin s’unir pour grandir, et apporter la lumière sur cette si triste planète. Parce que durant mon errance de l’autre côté, j’ai vu tant et tant de choses que les montagnes nous cachent. J’ai vu des horreurs, des meurtres, des massacres, le tout pour des raisons futiles. J’ai vu des gens passer leur temps à pointer du doigt les erreurs des autres, alors que chez nous ici tout est liberté, tout est fun. J’ai vu des individus s’ignorer copieusement, des dirigeants faire leur égoïste petite tambouille tandis que le reste de la population est en souffrance. À Verlan, la porte du monarque, mon huis, vous sera toujours ouverte. Sachez-le.

Anthime baisse un instant son micro, afin de reprendre son souffle et ses esprits.

— Mesdames, messieurs… Aujourd’hui, nous allons chasser les démons et les sorciers de Verlan. Tout commence ici, et maintenant.

Tel Napoléon à la fin de la bataille d’Austerlitz, Anthime se retourne vers Apolline, une main dans son dos, une autre sur son ventre.

— Madame la naine, avez-vous quelque chose à faire assavoir avant que votre procès commence ?
— Je pensais justement à une citation de William Shakespeare, un très grand auteur de ce monde extérieur que vous conspuez tant. Il disait : « Aime-moi ou déteste-moi, les deux sont en ma faveur. Si tu m’aimes, je serai toujours dans ton cœur. Si tu me détestes, je serai toujours dans ton esprit ».
— Ce qui veut dire
— Ce qui veut dire que vous pouvez faire ce que vous voulez, j’ai déjà gagné…

Pour sûr, la foule aurait surement applaudi cette dernière tirade si Anthime n’avait pas fusillé la plèbe de son regard cristallin.

— Très bien, très bien. Nous pouvons commencer alors.

Pâo-Pâo se présente ensuivant à Anthime, muni d’un grand calepin sur lequel Apolline peut distinguer une sorte de liste. Le chef du village effectue un bref sourire en guise de remerciement à son sous-fifre, qui semble ému aux larmes par ce geste d’affection. La naine, qui n’a pas perdu une miette de la scène, s’esclaffe au moment où le gros de la troupe des affidés se retire.

— Tu as oublié la génuflexion.
— La génu-quoi ? Pâo-Pâo est incrédule.
— La révérence, la mise sur les rotules… Le truc que tu fais en guise de soumission devant ton monarque tout puissant.
— Mais quoi que ? Non, ce n’est pas vrai ! Pâo-Pâo est outré.
— Mais bien sûr que c’est vrai. La moindre de ses flatulences te provoque des trémolos dans l’entrejambe…
— Allons ! Allons ! Anthime intervient alors que le visage de l’homme aux pantalons serrés virait au cramoisi.

Le silence retombe soudainement, tandis que Pâo-Pâo se retire aux côtés de Germain, ivre de rage.

— La discorde ne vous mènera à rien madame la naine.
— C’est donc comme cela que vous appelez la vérité ? C’est étrange… Mais tellement logique en fin de compte…

Apolline enfonce ses mains dans les poches de son pantalon, fixant le sol en attendant la suite.

— Madame la naine, commençons par le début de toute cette histoire. Le 12 juin dernier, où vous trouviez-vous ?
— Le 12 juin ? C’est que… Vous avez un agenda ? On était quel jour ? Il s’est passé quoi ce jour-là ? C’est quand Dimitry est mort c’est ça ?
— C’est le jour où votre bande de comploteurs a fait sauter mon appartement.
— Pardon ? Ma bande de quoi ?
— Par chance, je n’étais pas chez moi. Sinon j’aurai surement exhalé mon dernier soupir dans d’atroces souffrances, le corps démembré, déchiqueté par les explosifs posés par votre ami soviétique.
— Pardon ? Vous m’accusez d’avoir commandité l’attentat ?
— Vous êtes un monstre qui complote contre le village depuis si longtemps. Cela ne serait pas étonnant qu’une chose telle que vous soit à l’origine du désastre qui a défiguré tout le hameau. Alors je vous le demande, madame la naine : où étiez-vous le jour de l’explosion du dernier étage de la Tour ?
— Au pub O’Macadam, je buvais avec mon amie Wilma…
— Dans un vieux mastroquet oui, pour comploter suite à mon absence.
— Je buvais
— Vous fomentiez, et vous attendiez que tout éclate.
— Je picolais, et je m’apprêtais à aller pisser quand…
— Vous ourdissiez !
— Quand j’ai entendu la détonation. Nous sommes donc sortis pour constater les dégâts, comme à peu près tous les villageois. Si vous cherchez des témoins, faites un sondage parmi tous ces gens, vous trouverez surement un gars ou deux qui étaient là ce jour-là. Un monstre de petite taille, ça se remarque…

Apolline lâcha la dernière phrase les dents serrées, regardant la foule comme pour y puiser l’énergie nécessaire pour se défendre.

— Mais passons. Peut être que vous n’y êtes pour rien dans l’explosion de mon appartement, et peut être que l’espion soviétique avait agit de son propre chef. Bien que des témoignages des habitués de votre bar stipulent vous avoir souvent avisé ensemble.
— Et alors, partager une bière et des grumeaux, c’est un crime dans ce pays ?
— Peut-être, nous verrons plus tard selon ce que vous avez dit au-dessus de ce verre de pisse…

Le silence est désormais pesant sur la place du village. Personne n’ose moufter. Le révérend Coeurenjoie aurait bien une ou deux anecdotes à propos du passage d’un dictateur dans son bled, qui organisait des procès de la sorte, mais bien plus expéditifs, avec mitrailleuses et autres joyeusetés, mais pour une fois, il se retint. Pas sûr que cela serait de bon ton vu la conjoncture. Même Mamie Carnet s’abstient, et pourtant, elle aimerait bien griffonner un petit billet contre la coiffure de la dame devant elle, qui lui empêche de visionner l’intégralité de la scène. Tout le monde est suspendu à ce qui se trame sur l’estrade, et à la suite des évènements, qui ne semblent pas en faveur d’Apolline.

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