S3E01 – Celui qui fait le tour du patelin…

Il pleut à boire debout en ce début d’octobre sur le patelin de Verlan. Une pluie discontinue à vous glacer les eaux. Une pluie de fin du monde, ou pas loin. Une pluie tout ce qui a de plus habituelle sur le village perdu au fond des montagnes. Le soleil s’est certainement levé depuis un couple d’heures, mais difficile de juger tant le plafond est gris et bas. Les rues sont désertes, et la seule âme qui vive est une voiture, qui traverse lentement les venelles du patelin, tous phares allumés. Après une poignée de minutes de cahotement sur les routes peu entretenues, un taxi fait le tour du grand rondpoint de la place du village, et s’arrête devant la Tour, point central et névralgique du hameau, autour duquel fut érigé le bled il y a déjà fort fort longtemps, à l’époque de Louis VI Capet, dit « le Gros » ou « le Batailleur ». Un jeune homme d’à peine un quart de siècle en sort, prestement, suivi par une petite valise et une mèche rebelle, et escalade quatre à quatre la volée de marche qui le sépare de l’entrée de l’imposant bâtiment, où il s’abrite, alors que le véhicule s’en repart là d’où il est venu. 

Jupiter s’ébroue, avant de pénétrer dans ce lieu chargé d’histoire et de relents d’alcool. L’horloge indique onze heures du matin tout juste passé, et il tombe sur Violetta, enfant du pays tout comme lui, toujours prête à rendre service, et qui officie depuis peu en tant qu’appariteur au sein de cette noble institution. Elle lui arbore son plus beau sourire. 

— Bonjour ! Que puis-je faire pour vous ?
— Je viens voir Henrietta, elle travaille aujourd’hui ?
— Euh, non, pas ce matin. Vous êtes ?
— Je… Je suis son fils, mais ce n’est pas grave, c’était pour une surprise. Merci quand même. Le standard est toujours là en bas ? demande-t-il en pointant du doigt les escaliers sur sa droite.
— Tout à fait, vous cherchez qui ?
— Je peux laisser mes affaires ici, j’en ai pour une poignée de minutes ? Sollicite Jupiter sans répondre à la jeune fille qui le regarde avec intensité.
— Oui, je les surveille, je ne bouge pas.
— Merci beaucoup. Je reviens vite…

Jupiter n’attend pas la réponse de Violetta, et plonge au cœur des catacombes. Sa mère lui a souvent dit « si jamais je ne suis pas en poste à la Tour, passe voir Apolline au bureau, elle saura te dire où je me trouve. Elle est toujours au courant de tout cette petite femme ». Étant donné que le retour inopiné au village du jeune homme est une surprise autant pour lui que pour sa génitrice, il veut à tout prix essayer de l’ébaubir sur son lieu de travail afin de lui faire plaisir. 

Pénétrant au cœur des catacombes de la Tour, il vire à gauche après les escaliers et s’introduire dans la première pièce éclairée qu’il distingue, la seule d’ailleurs. Il passe à peine la porte qu’il marque un temps d’arrêt. La personne sur laquelle il tombe n’est pas de très petite taille. Ce n’est pas non plus une femme. Il découvre un gars plutôt moche comme un morceau de fromage alsacien périmé, un teint extrêmement hâlé, trop même pour la saison, des yeux bleus globuleux qui semblent sortir de leur orbite, il fixe avec attention le hand spinner qu’il fait tourner frénétiquement entre son pouce et son index, dans un bruit tic-tic-tic fort désagréable. Il sursaute quand il aperçoit Jupiter, mais garde la parfaite maitrise de son jouet. 

— Que puis-je faire pour vous, demande-t-il une voix sèche comme du pain rassit.
— Euh… Vous êtes Apolline ?
— Vous faites erreur, monsieur, je m’appelle Zinzin. Apolline ne travaille plus ici depuis six mois. Vous la trouverez à droite en quittant la Tour, dans son machin des érections là… 

Sans plus regarder Jupiter, Zinzin empoigne son hand spinner, et le fait de nouveau tourner entre ses doigts, l’objet faisant à nouveau un petit bruit tic-tic-tic fort désagréable. Le jeune homme s’éclipse, conscient qu’il n’obtiendra rien de plus de ce triste personnage.

Alors qu’il allait reprendre les escaliers, de plus en plus perplexe quand à la réussite de son plan aussi inopiné que sympathique, il tombe nez à nez avec Killian, parlant tout seul. Ce bel éphèbe, jusque là gestionnaire de l’unique parking payant du hameau, a été promu au sein de l’administration en tant que grand régisseur des achats et responsable du stock de la Tour. Cette nouvelle besogne, était inexistante du temps d’Anthime, ce dernier se vantait à qui voulait l’entendre de pouvoir tout contrôler au village, il a été créé sous la pression de la banque centrale de Verlan, afin de mieux inféoder les dépenses de la Tour, les comptes étant dans le rouge cramoisi après les décaissements incommensurables de Jacquouille pour la fête du millénaire. Débordant de calme et de gentillesse, ce pauvre bougre au physique extrêmement avantageux n’est pas franchement à son aise au moment de taper du poing sur la table comme les attributs de son poste l’exigent. Il n’a de ce fait aucun droit de regard sur le dépôt d’alcool servant aux apéros de feu les affidés d’Anthime, et il ne vérifie pas plus le reste, tant il est dépassé par les évènements, et dévoue une confiance aveugle en Monica. Il passe devant Jupiter sans vraiment le voir, et s’enfonce dans les catacombes en direction du bureau de Zinzin, à côté duquel se trouve le sien. 

Jupiter remonte à l’air libre, pour constater que le soleil a enfin percé les nuages, s’il en juge par la forte clarté qui irradie le hall d’entrée. Il n’en est pourtant rien, il s’agit de Violetta, qui chante, et de facto, son pouvoir magique rend ses cheveux luminescents, ce qui est fort pratique pour lire le soir. 

« Quand trois poules vont au champ
La première va devant
La seconde suit la première
La troisième vient la dernière
Quand trois poules vont au champ
La première va devant »

Jupiter reste subjugué par ce phénomène incroyable. Mais quelqu’un descend depuis le premier étage, forçant la jeune fille à arrêter de chanter. L’ambiance redevient nettement plus lugubre d’un coup, et Jupiter en profite pour récupérer sa valise, et pour prendre discrètement congé. Il aperçoit, en partant, une grande dame toute en longueur, marchant prestement comme si elle venait de dérober quelque chose dans le coffre-fort du bâtiment, et se précipitant dans les catacombes, le feu aux fesses, mâchouillant un mouchoir qui pend mollement sur le côté de sa joue. 

Une fois sur le perron, Jupiter embrasse du regard l’ensemble de la place noyée sous des trombes d’eau. Il cherche vainement sur la droite le local indiqué par le type bizarre du standard. Nonobstant, mis à part la masse sombre de l’église, il ne distingue rien d’autre. Sur la gauche cependant, une lueur lui parvient au rez-de-chaussée d’une petite maison. Quand il est arrivé tout à l’heure avec le taxi, il se souvient que le bureau du facteur se trouvait de ce côté. Au pire, il pourra demander au facteur si jamais il ne dégote pas ce qu’il cherche. Fort heureusement pour lui, avant même de passer devant la poste, il tombe sur le frontispice de ce qui devait être un ancien magasin, à l’intérieur duquel s’agitent plusieurs esclaves, au nombre de quatre. Dans le fond, derrière une montagne de papiers, Jupiter remarque une personne de taille extrêmement modeste, voire même carrément petite. C’est surement la naine dont lui a parlé sa mère. Sans la moindre hésitation, il pénètre dans l’échoppe, et recueille le regard torve de ses occupants. En premier lieu, c’est le coup d’œil vindicatif de la grande jeune fille à côté de l’entrée qui le fouette. Du même âge que lui probablement, de taille moyenne, au physique sec et musclé, elle pourrait être jolie si elle n’avait pas cet aspect raide et coincé, quasi militaire. 

— Bordel, c’est qu’il pleut la mer et les poissons, même en montagne, s’exclame Jupiter, pour détendre l’atmosphère.
— Quoi ? Pas de ça chez nous ! vitupère la jeune fille, en lui montrant une urne bien en évidence sur le côté. 

Jupiter s’en approche, et lit le petit écriteau sur lequel est inscrit : une injure = 1 €. Il hausse les épaules, et avec un sourire narquois, reprend là où il en était.

— Excusez-moi, savez-vous où je pourrais trouver Apolline ?
— Personne ne vous dira rien ici vilain marmouset, tant que vous n’aurez pas payé votre obole ?
— Mon o-quoi ? s’inquiète Jupiter.
— Vous avez dit une injure, c’est à vous de payer.

Mais alors que Jupiter allait s’offusquer, une main l’attrapa au niveau du coude, le tirant vers l’extérieur.

— C’est bon je m’en occupe. 

Cette voix, venant quasiment en dessous de lui, est accompagné du tintement caractéristique d’une pièce entrant dans une tirelire. La personne de petite taille qu’il avait aperçue tout à l’heure le tire jusque dehors, sous le porche d’entrée du magasin.

— C’est moi Apolline, qu’est ce que vous me voulez ?
— Bonjour, moi c’est Jupiter. Je suis le fils d’Henrietta, vous savez, celle qui travaille à la Tour.
— Ah, oui… Bonjour, désolé. Vous savez, ce n’est pas une très bonne idée que de venir ici, surtout aujourd’hui. Le commandant a la bronchite, il tousse à en cracher ses poumons et tient une humeur massacrante.
— Ya pas de mal.
— Vous savez, avec ces élections qui arrivent, et toutes ces choses à faire qui s’amoncèlent, je ne vois pas passer mes journées.
— Ya pas de mal, s’impatiente Jupiter.
— D’ailleurs, je ne vais pas avoir beaucoup de temps à vous accorder là. Vous êtes donc le fils d’Henrietta ? Sa raison de vivre oserait-je dire, elle arrêtait pas de parler de vous, de dire qu’elle était fière d’avoir pu vous envoyer faire des études dans la grande ville en bas dans la vallée. Études scientifiques, c’est ça ?
— Oui, pour entrer dans la police en tant que technicien chargé de l’analyse des preuves, avec une spécialisation dans les impacts de balle.
— Waou, c’est intéressant. Et alors, vous avez réussi.
— Non, j’ai tout abandonné pour rentrer au village.
— Allons bon ?
— Oui, c’était plus fort que moi. Il fallait que je… Je rentre. Vous savez où est ma mère ?
— C’est que… Il y a 6 mois, j’aurai su où elle était à la minute près. Je travaillais au sein de la Tour, et en tant que responsable du standard et des communications, je lui faisais passer son planning tous les jours. Et puis elle passait au moins deux après-midis par mois à me tenir compagnie. Mais là, je ne sais pas trop. Essaye de voir du côté du juge Robert, elle bossait pour lui plusieurs fois par semaine. Peut-être que c’est aujourd’hui.
— Merci, c’est gentil. 

Jupiter n’en demande pas plus. Malgré la pluie et le froid, il s’échappe dans la direction que lui a montrée la naine. Nombreuses sont les questions qui lui taraudent l’esprit.
La pluie va continuer de la sorte pendant combien de temps ?
Où peut-il trouver un café où il pourra prendre un caramel macchiato salvateur ?
Sa mère va-t-elle être contente de le revoir ?
Mais surtout, d’où venait cette incoercible envie de revenir dans cet endroit aussi bizarre ? 

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