S3E02 : Celui qui avait chaud…

Pour la cinquième fois de la matinée, Monica se lève de son fauteuil, recrache le stylo qu’elle suçotait religieusement depuis une bonne demi-heure, puis s’expulse de son bureau. Derrière elle, elle peut entendre le bruit caractéristique du téléphone que l’on raccroche. Ce qui veut dire que Jacquouille n’est donc plus occupé à rien. Et le risque qu’il l’appelle pour lui donner encore une improbable tache à faire est de plus en plus grand. La frénésie organisationnelle du chef par intérim du village prend des tournures dramatiques ces derniers temps, ce qui gêne passablement Monica qui ne peut plus s’adonner à loisir à son suçage de bouchon de stylo oisif. Car elle considère que si elle est numéro deux dans la hiérarchie du patelin, ce n’est pas pour s’abimer la manucure avec de la paperasse ou du fatras administratif.

Ne voulant pas se faire avoir encore une fois, elle anticipe et s’expulse donc de son bureau pour une durée indéterminée. Bien souvent, elle simule une envie pressante, ou un lavage de mains frisant la maniaquerie compulsive. Parfois, elle pousse le vice jusqu’à descendre dans les catacombes discuter avec Killian et Zinzin. Elle aimerait bien que Germain s’intéresse un peu plus à elle, mais il semble assez distant ces derniers temps.
Il n’est plus le même depuis que Pao-Pao a quitté le village. Peut-être que comme lui, il désirerait s’émanciper et aller prodiguer ses talents administratifs dans un lieu plus à la hauteur de ses ambitions. Mais Monica ne met jamais le sujet sur le tapis, ayant trop peur que la conversation ne prenne une tournure qu’elle ne maitriserait pas. 

Ayant déjà fait le coup des toilettes tout à l’heure, Monica, en grande stratégienne du glandage, prolonge son trajet jusqu’aux escaliers qui descendent au rez-de-chaussée. Elle traverse le hall sans même accorder un regard à Violetta, qui pourtant comme à l’accoutumée, était en train de lui sourire. Puis elle plonge dans les catacombes, cherchant un thème de remontrance qu’elle pourrait aborder avec Killian, et donc une excuse pour ce nouveau déplacement inopiné.

Elle passe devant le standard, apercevant Zinzin toujours en train de faire tourner son hand-spiner. 

— Mon Dieu qu’il est moche comme un pou ! murmure Monica sans vraiment s’attarder devant le bureau.

De toute façon, discuter avec lui est aussi intéressant que d’écouter Antoine ronfler. Monica note quand même dans un coin de sa tête qu’il faut qu’elle dise à Jacquouille que depuis qu’elle a repris en charge l’accueil téléphonique après le départ de la naine, c’est nettement mieux. 

Elle arrive ensuite au bureau de Killian, quelques mètres plus loin. Sans plus de cérémonie, elle apostrophe le jeune homme, qui regarde fixement les papiers éparpillés de part et d’autre de sa scribanne, ne sachant pas trop par quel bout commencer. 

— Alors, comment se passe le rapprochement bancaire du mois précédent ? Vous vous en sortez ? 

Afin de garder la main, et une certaine distance avec Killian, Monica a décidé de le vouvoyer. C’est assez étrange pour elle, surtout qu’elle aimerait bien tutoyer le beau garçon dans toute son anatomie, mais elle s’en voudrait de faire des enfants dans le dos à son mari, et aussi à Germain. Du coup, elle vouvoie la dernière recrue de la Tour, ce qui le rend extrêmement mal à l’aise, amusant d’autant plus la grande suceuse de bouchons de stylo.

— C’est que ça… Ça avance, oui. Disons que j’ai du mal à m’y retrouver avec tous ces documents, certains semblent rudement vieux, mais ça avance oui. Merci.
— Bien bien… Et concernant les dernières demandes d’achats, vous avez pu les traiter ?
— Euh… Non pas encore, je dois vérifier plusieurs éléments avec la banque. Il ne nous reste pas grand-chose en termes d’argent.
— Débrouillez-vous. Je veux dire, vous savez quelles sont vos priorités, et notre dernière demande en fait partie.
— Oui, mais vous m’avez déjà dit cela lors de la demande précédente.
— Effectivement, car elle était elle aussi prioritaire. Et je vous ai déjà dit qu’il fallait faire passer en priorité les demandes prioritaires, et voir pour le reste s’il nous reste des sous à la fin du mois.
— Oui oui, je vais voir ça…
— C’est bien. Merci. Brave petit, murmure Monica en regardant Killian essayer de trouver un document dans la pile de paperasse qu’il a devant lui. 

Monica le sait : tant qu’elle arrive à maintenir un certain flou à ce niveau, elle aura toujours la maitrise des évènements, car elle pourra les manipuler à sa guise. Elle a bien de la chance que le seul préposé qui se soit présenté à ce poste soit à ce point niais. S’ils étaient tombés sur quelqu’un de plus intelligent, ou de plus sournois, elle aurait bien été emmerdée. 

— Ça y est, je crois que j’ai trouvé votre demande.
— Ah, super, et alors ?
— C’est bon, c’est déjà parti à la banque pour validation du paiement. Je mets une petite étoile rouge en bas à droite quand c’est fait. Mais vous êtes sûr que l’achat d’un jeu de croquet est une priorité pour le fonctionnement de la Tour ?
— De toi à moi, je n’en suis pas certain. Mais c’est une décision de Jacquouille, alors on peut difficilement aller contre.
— Ah. Mais si jamais la banque n’est pas d’accord.
— Ne t’inquiète pas, tu ne fais que suivre les ordres, il ne pourra rien t’arriver. 

Monica affiche un grand sourire à ce pauvre Killian, pas encore pleinement rassuré, puis prend congé pour s’en retourner à son poste d’oisiveté. Ça fait une bonne dizaine de minutes qu’elle s’est absentée, Jacquouille n’étant pas patient aura certainement trouvé un autre souffre-douleur, et Monica peut donc rentrer sans crainte retrouver ses chers bouchons.

Mais elle n’a pas fait dix pas qu’elle est alpagués par le préposé au standard, dont la voix nasillarde résonne dans tout le couloir menant jusqu’aux catacombes.

— Vous avez pu demander mon transfert ? demande Zinzin à brule-pourpoint
— Votre quoi ?
— Ben oui, mon transfert ? Vous savez, je vous en ai déjà parlé, j’ai chaud ici.
— Voyez avec Killian pour qu’il vous fournisse un ventilateur.
— Mais ça ne changera rien. J’étouffe, il n’y a pas de fenêtre.
— Effectivement, c’est un peu le principe du travail en sous-sol, il n’y a ni fenêtre ni aération.
— Justement, je crois que je suis claustrophobe, et j’étouffe de chaleur dans ce bureau.
— Parce qu’en plus vous avez peur des canards ?
— Des canards ? Non, mais…
— De toute façon, ne vous inquiétez pas. J’ai bien pris note de votre demande. Techniquement, ça va être compliqué, vous savez, c’est Jacquouille qui a voulu faire mettre ce standard ici. J’étais contre, je ne comprends pas comment on peut laisser des employés dans de telles conditions. Je vais voir ce que je peux faire, et je reviens très vite, d’accord ?
— Euh… Ah… Merci…

Et alors que Zinzin refait tourner son hand-spinner, Monica s’éclipse pour de bon cette fois, le bruit de ses pas étant accompagné du petit bruit tic-tic-tic fort désagréable caractéristique du jouet du préposé au standard. 

Une fois à son bureau, Monica ne sera plus dérangée jusqu’à la pause déjeuner qu’elle passe toute seule, assise sur un banc au milieu de la place, en compagnie d’un affreux sandwich jambon beurre de son cru. 

Mais à peine son retour, elle tombe sur un Jacquouille en pétard, la moustache vers l’avant, signe d’une exaspération des plus prononcées. 

— Monica ! Est-ce que tu es au courant pour ce dernier achat que nous avons commandé auprès de la banque ?
— Le ? Euh, non, de quoi parles-tu ? Réponds la sous-cheffe.
— Je viens d’avoir un appel de madame Ober, notre banquière préférée.
— Alias, la Grosseuh Frolein, ricane Monica.

Le regard que lui administre Jacquouille ne l’incite pas à aller plus loin.

— Certes, tu as un peu raison, mais quand même. C’est quoi cette histoire ? Depuis quand nous achetons à grands frais des jeux de croquet ?
— Je… Euh… Je ne sais pas. Il faudrait voir avec notre responsable des achats. Mais bon, il débute, il n’est peut-être pas trop… Mais bon, c’est vrai que là, c’est osé…
— Appelle-le-moi, et fais-le-moi monter. Depuis quand un jeu débile est la priorité du fonctionnement de la Tour ?
— Je… OK, je m’en occupe… 

Sans demander son reste ni écouter les dernières élucubrations de Jacquouille, Monica s’expulse du bureau du chef du village, pour foncer dans celui d’Antoine, quelques mètres plus loin.

— Antoine, j’ai besoin d’un service. Il faut que tu appelles Killian, pour lui dire de monter voir Jacquouille de suite.
— Hum, euh, quoi…
— Antoine, tu m’as entendu ?
— Euh, attends… tu as dit quoi ?
— Tu dois appeler Killian pour lui dire de monter.
— Kil… Qui ça ?
— Killian, le neuneu responsable des achats qu’on a planqué aux catacombes.
— Ah, oui, oui… OK. Et je dois faire quoi ?
— L’appeler, pour lui dire de monter voir Jacquouille rapidement.
— Ah, OK… Mais pourquoi ne le fais-tu pas toi ?
— Parce que je suis débordé de travail en ce moment. Et j’ai bientôt une grosse réunion, je dois me préparer, je n’ai pas le temps de faire ce genre de truc.
— Ah, OK… Je m’en occupe. 

Fort de cette confirmation, Monica s’expulse du bureau d’Antoine, et tourne à gauche, en direction de la sortie, comme si elle avait le feu aux fesses.
Quelle est donc cette mystérieuse réunion à laquelle va assister Monica avec tant d’empressement ?
Pourra-t-elle continuer à échapper à Jacquouille de la sorte indéfiniment ?
Mais plus grave, à partir de combien de passages aux toilettes peut-on considérer cela comme franchement pathologique ? 

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