S3E03 : Celui qui voulait gagner la guerre

L’hiver arrive, et comme chaque année sur la commune de Verlan, chaque jour qui passe voit le thermomètre chuter un peu plus. Apolline, malgré sa petite taille, est une grande habituée de ces conditions climatiques, et sait comment se prémunir du froid qui peut aller jusqu’à vous glacer les os. Engoncée dans un manteau gris, le bas du visage caché derrière une écharpe en grosse laine, elle déambule à travers la place du village pour se rendre à son office. Juste avant de traverser, elle embrasse du regard l’ensemble des lieux, pour constater que les conversations vont bon train dans le café qui fait face à la Tour, de l’autre côté de l’esplanade. Elle y distingue Germain, la mine encore plus lasse que d’habitude, Antoine, déjà rouge pivoine, et Monica, la fraise fermée, totalement perdue dans ses pensées. Apolline soupire, soulagée de ne plus avoir à côtoyer cette faune décérébrée tous les jours, mais consciente que son quotidien est d’un genre bien différent de difficulté. 

Elle sort son trousseau de clés, et ouvre la porte du local qui sert de camp de base au « comité neutre d’organisation des premiers scrutins de Verlan ». Nom pompeux pour une petite équipe chargée de modifier en profondeur les règles fondamentales d’administration du hameau afin d’introduire une certaine dose de démocratie, et ainsi permettre la mise en place d’élections pour dans le but de remplacer officiellement, et ce au suffrage universel direct, Anthime.

Cette opération ne tombe cependant pas du ciel. Les hautes autorités de la région voisine, effrayées par les conséquences désastreuses que pourraient avoir sur l’ensemble du pays, une déliquescence du village, souhaitent remettre l’ordre dans les rangs à Verlan. Il semble probable que la destruction de la moitié de la faune et de la flore de tout un pan de montagne faute à un gaz toxique expulsé du fin fond des catacombes de la Tour a donné beaucoup de grain à moudre et justifié à lui tout seul ce changement drastique dans les habitudes verlaniennes.

Pour mener à bien cette mission, ils ont mandaté un ancien militaire haut gradé ayant pris sa retraite dans un patelin avoisinant : le commandant Sylvestre. Grand et massif, les épaules en V, le double menton avancé, la mâchoire carrée, le regard sombre, la moustache au vent et la coiffure en brosse impeccable, il prétend à qui veux l’entendre avoir combattu sur tous les fronts, Iraq, Afghanistan, ex-Yougoslavie, et même Indochine. Son sillage est parsemé de cadavres, les ennemis, mais aussi ceux qui ont osé railler ses méthodes, et ils sont nombreux selon ses dires, et le résumé de sa page Wikipédia. 

À Verlan, le commandant Sylvestre a donc pris la tête du « comité neutre d’organisation des premières élections » du patelin. Il a constitué une petite équipe, sa « compagnie » comme il se plait à le crier sur tous les toits. Il a emmené sa fille Élisabeth, qui est le portrait craché de son père, la moustache et les médailles en moins. Elle pense pareil, elle agit pareil, la rumeur court qu’elle pisse même pareil, debout au-dessus des latrines. Cependant, elle n’a pas l’expérience du combat de son géniteur, et a une fâcheuse manie fort irritante : elle hurle dès que quelqu’un émet un mot vulgaire, et elle s’obstine à faire payer un euro l’insanité au contrevenant. 

Apolline fut une des premières à s’engager dans cette équipe. Nombreux furent ceux qui lui ont déconseillé son geste, sentant que la compagnie du commandant allait être tout sauf une partie de plaisir. La naine a justifié son enrôlement par le fait qu’elle en avait marre de subir la promiscuité des anciens affidés d’Anthime, qui malgré tous les évènements dramatiques qui ont secoué le village, sont toujours en place et agissent toujours comme bon leur semble. Et puis là où elle était, elle avait enfin des responsabilités, la possibilité de changer les choses, et d’influer de façon positive pour l’avenir du patelin. 

Apolline pose son manteau sur le dossier de sa chaise, et s’assoit lourdement, comme vaincu par la fatalité, et par la tonne de papiers qui l’attend sur la planche en bois qui lui sert de bureau. Elle parcourt en vitesse les notes que lui ont laissées le commandant et sa fille, dont certaines lui rappellent qu’elle n’avait pas effectué certaines tâches qui devenaient désormais extrêmement urgentes. La naine se prend la tête entre les mains, cherchant à se détendre à grand coup de respirations, comme elle a appris à le faire dans un livre qu’elle a récemment lu au cours d’une de ses nombreuses nuits sans sommeil. Elle est tirée de sa méditation par le bruit de la porte que l’on ouvre. Apolline se redresse pour constater que son chef vient d’arriver, et qu’une longue journée désormais commence.

Car malheureusement, les rumeurs au sujet du commandant étaient vraies. Si Apolline demeure persuadée que c’est la poigne de fer idoine pour effectuer le « sale boulot » pour lequel il a été mandaté, il n’en reste pas moins qu’il est un homme de pouvoir, dans le bon, et le mauvais sens du terme. Il veut tout savoir, tout connaitre, tout gérer, tout contrôler, et ce dans les moindres détails. Et il pousse ses subalternes à toujours creuser encore et encore les sujets, à faire et à refaire afin d’atteindre un idéal de réalisation au plus que parfait assez illusoire, et qui au final, n’apporte pas grand-chose de concret à l’avancement du projet. Pire, ça en devient extrêmement usant pour ceux qui travaillent pour lui. Tous les jours, les membres de sa petite « compagnie » n’ont qu’une crainte, celle de l’engueulade matinale. Car ce carrousel sans fin de taches désorganisées ne peut de toute façon déboucher que sur une seule issue : déclencher l’impitoyable courroux à l’heure où les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes du chef militaire, même si les raisons du retard sont le fait de ses propres pirouettes. Pour lui, cette mission, la dernière de sa longue carrière, c’est une guerre, et il ne veut absolument pas partir sur un échec. 

En ce moment, il a mandaté Apolline sur une corvée importante de recherche : elle passe son temps dans les archives de la Tour afin de retracer l’historique des différents dirigeants du hameau, et ce depuis sa création, mille ans auparavant. Pour ce faire, elle reste des journées entières à respirer de la poussière dans une des pièces fortes du premier étage de la Tour, à lire et à relire de vieux grimoires infestés de bestioles qui lui filent des boutons sur les mains et sur les bras. 

Pour l’instant, elle n’a qu’un nom sur sa liste : Anthime. Les plus anciens des parchemins mentionnent tous un dirigeant, mais sans vraiment le citer. Et les plus récents sont tous parafés par Anthime lui-même. La naine a retrouvé des traces du patriarche il y a plus de soixante-dix ans de cela. Incroyable, et presque gênant, même si tout le monde avait bien conscience que la baderne était d’un âge particulièrement avancé. Sa seule lueur d’espoir : elle a remarqué que certains passages manquaient sur certains livres. Par exemple celui qui explique comment le village a été libéré du joug de l’occupation allemande pendant la guerre. Ou encore tout un volume sur la création du patelin. Comme si quelqu’un avait à dessein fait disparaitre ces éléments pour ne pas qu’une triste vérité resurgisse des limbes du passé. 

À quoi cela sert-il pour l’organisation des élections ? Absolument à rien. Apolline en a bien conscience, et préfèrerait nettement plancher sur le protocole de sélection des candidats, ou le champ des actions possibles du chef du hameau, domaine qu’elle maitrise le mieux dans l’équipe puisqu’étant celle qui a vécu le plus longtemps dans le coin, et qui en tant qu’ancien fonctionnaire de la Tour, a touché du doigt l’ensemble des exactions auxquelles peut se livrer une personne ayant cette stature.  

Elle a beau afficher la meilleure des volontés du monde, arriver en premier au bureau, et finir bien après le coucher du soleil, le manque de résultat de la naine n’est pas sans poser des problèmes quant à sa relation avec le commandant Sylvestre. Ce dernier, en vieux militaire habitué des champs de bataille et de la bouffe dégueulasse au mess des officiers, ne juge que par le résultat, et uniquement par les résultats. Et pour l’instant, son travail archéologique ne porte aucun fruit, et en plus, il l’empêche de faire les autres tâches qu’on lui a confiées. Le commandant s’approche de son bureau, situé tout au fond du local, non loin de la machine à café, et lui effectue un salut presque militaire.  

— Alors engagé « mini », avez-vous pu avancer sur nos recherches archéologiques ?
— Oui, et non.
— C’est-à-dire ?
— Disons que je tourne en rond avec ces archives. J’ai épluché les 25 tomes d’histoire du village, et dans la catégorie chef, ou responsable, un seul nom est mentionné : Anthime. Soit il n’y avait pas de chef avant, soit il n’y a eu qu’Anthime. Sans parler du fait qu’il manque plusieurs volumes à ces archives, celui ou ceux reconstituant la création même du village sont aux abonnés absents.
— C’est des co… Des balivernes ! Le commandant se reprend juste à temps, avant de jeter un coup d’œil derrière lui afin de s’assurer que sa fille n’a pas entendu son début de dérapage verbal. Cela voudrait dire qu’il aurait plus de…
— … de mille ans, oui mon général ! Pour l’avoir vu de prêt juste avant sa mort, il faisait quand même très très très vieux feu le chef du village, glousse Apolline.
— Balimerdes ! Le commandant arbore une affreuse grimace. C’est inconcevable. Une personne de mille ans ? Ce n’est pas le résultat auquel je m’attendais !

Apolline fait elle aussi une grimace. Décevoir le commandant ne fait pas vraiment partie de ses plans pour aujourd’hui. Cependant, elle ne comptait pas non plus lui mentir pour faire bien. Elle a été condamnée à la peine de mort par pendaison une fois, elle n’a pas envie de retenter l’expérience. Elle boucle fissa les quelques éléments qu’elle avait à terminer, puis prend son indécrottable carnet de notes, et s’en retourne dans la Tour, retourner encore et encore les archives à la recherche d’une explication plausible. 

Comme chaque jour, elle ne quitte son travail qu’une fois la nuit tombée. Alors qu’avant, elle avait tous loisirs d’organiser ses soirées comme bon lui semblait, là, elle a tout juste le temps de passer voir ses amis chez Joey au pub O’macadam, avant de rentrer chez elle pour tenter de dormir. 

La pluie a repris de plus belle, et c’est complètement trempé qu’elle déboule dans le rade. Elle se vautre à sa place habituelle, alors que Wilma-Jane et Angus en finissent déjà avec leur seconde pinte de stout. Un grand silence plombe cette partie de l’échoppe, ce qui n’est pas sans gêner aux entournures Apolline.

— Ben alors, qu’est-ce qui se passe ? Quel accueil !
— C’est que, murmure Wilma-Jane, j’étais justement en train de dire à Angus que vu l’heure, tu ne viendrais pas, et donc on allait partir…
— Ah ben ça va, merci pour la confiance !
— Non mais t’n’énerves pas, on va rester, explique Angus. Tient d’ailleurs Joey, ramène nous les petites sœurs, et une pinte de plus pour Apo. Et apporte-nous tes antipastis bios là, tu sais, les assiettes…
— Les c’crelas gr’tiné au jus d’ail ? Réponds la tenancière du bar depuis son comptoir.
— Oui, voilà c’est ça, ce que tu nous as mis tout à l’heure quoi ! 

Angus se retourne vers ses deux compagnons, le sourire aux lèvres.

— On ne va pas se laisser abattre par un léger retard hein ? D’ailleurs ce que je vous propose les gars, c’est que ce weekend, on aille se faire une petite rando tous les trois, ça serait chouettos non ? 

Alors que son verre de stout arrive sur la table, le regard d’Apolline se perd par delà la fenêtre, jusqu’au local à poubelle au fond de la ruelle sombre dans laquelle est niché le pub.
Pourquoi ne trouve-t-elle aucune mention d’un chef du village autre qu’Anthime sur les mille dernières années ?
Y a-t-il eu d’autres chefs avant lui ?
Ou est-il le seul depuis mille ans ?
Et puis surtout, est-ce que ça se dit encore « chouettos » dans le langage courant ? 

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