S3E04 : Celui qui était fort sympa  

La ruelle est déserte. Fort de plus de cinquante années d’expérience au cœur du hameau, elle attend encore cinq bonnes minutes, puis elle se coule discrètement hors de chez elle. Une fois sur le trottoir, les babouches aux pieds, Mamie Carnet part en direction de la place du village, où elle doit y faire quelques emplettes. Elle ne supporte pas de croiser quelqu’un en quittant son domicile, elle a trop peur de devoir entamer une conversation avec une autre vieille croute de ce patelin maudit, ou pire, de devoir déposer d’ennuyeuses civilités telles que « bonjour » ou « il fait beau aujourd’hui » avec un des membres de l’administration de la Tour. Elle veut la paix, et fera tout pour l’avoir.

Malheureusement, sa quiétude ne sera que de courte durée, car à peine arrivée au coin de la rue, elle croise le jeune dévergondé fraichement débarqué au bourg. Elle fronce les sourcils, et, alors qu’il approchait dans sa direction le visage blême après l’avoir reconnu, elle sort son fameux bloc-notes et griffonne quelque chose. Au moment où Jupiter la dépasse, elle lui fourre son papelard sous la truffe, avant de tourner les talons, fort satisfaits de son forfait. 

Ce dernier manque de choir, surpris de recevoir à nouveau un mot de cette vieille baderne toute fripée. Il commence pourtant à avoir l’habitude, tant les messages sont d’une fréquence chirurgicale, quasi quotidienne. C’est à croire qu’elle le suit, ou le guette le matin avant de partir de chez elle. Outre le fait qu’il porte constamment des pantalons de jogging, et des sweats à capuche, chose qui doit donner de l’urticaire à cette squalide femme qu’il considère comme une sorte de Cristina Cordula version crématorium, elle lui reproche toutes les semaines d’être revenu au village. « Mais pourquoi avez-vous fait cela » ? « Quelle mouche vous a donc piqué » ? Ou encore un très éloquent « fuyez, pauvre fou ! » Et pourtant, Dieu sait qu’il n’a pas besoin de ça pour se poser des questions quant à son retour à Verlan. Une carrière de scientifique dans la police s’ouvrait à lui, il faisait partie des meilleurs de sa promotion, et il ne lui restait qu’un an à tenir avant un avenir passionnant fait de cadavres et d’impacts de balles. Et voilà que l’été dernier, il est pris d’une vague de remords à ne plus en dormir la nuit. Impossible de ne pas penser à sa mère qui se saigne aux quatre vents pour qu’il puisse aller au bout de ses études. Impossible de ne plus penser à ce village de montagne où il a fait ses premiers pas, ses premières bêtises. Il a tenté tant bien que mal de lutter, de poursuivre le cap qu’il s’est fixé. Mais à force de ne pas dormir la nuit, il a vite déchanté. Son attention en chute libre en cours, ses notes sont allées de pair.

Et deux mois après la rentrée des classes, il s’est rendu à l’évidence : il devait revenir chez lui. Il ne sait pas pourquoi, mais il est rentré. Et depuis qu’il a retrouvé son lit, il dort comme un bébé. Ce matin, ayant toujours pas trouvé ce qu’il devait faire ici, et pourquoi il était là, il a décidé d’aller à la bibliothèque, pour voir s’il n’y aurait pas un ou deux livres qui pourraient lui permettre de travailler son année scolaire à la maison, afin de pouvoir d’une quelconque façon la valider rapidement. Et pourquoi pas entrer dans la police du patelin ? Il a eu vent que les effectifs étaient fort restreints. 

Juste avant d’arriver sur la place du village, il tombe sur un personnage important. Non pas qu’il soit gros, bien que sa panse laisse à penser qu’il est plus attiré par la choucroute que par le combo brocoli salade. Mais il dégage tellement de charisme qu’il en impose sans même avoir à parler. Jupiter s’arrête, alors que l’homme en question se dirige vers lui : 

— Bonjour ! Vous êtes bien le fils de Henrietta, c’est ça ? demande l’homme tout en s’approchant, une main en avant.
— Euh, oui… C’est bien ça… Bonjour… La poignée de main et ferme, et surprends le jeune homme.
— Permettez-moi de me présenter : je suis le juge Robert, le plus haut magistrat de ce hameau, homme de loi, et garant d’une certaine neutralité ici bas, ce qui, je dois vous l’avouer, est loin d’être une mince affaire.
— Euh… Que puis-je faire pour vous ?
— Je n’ai appris que très récemment votre retour parmi nous. Et si je me réjouis de voir du sang frais revenir par ici de son plein gré, je m’interroge : pourquoi un jeune homme si plein d’avenir lâche-t-il de brillantes études pour rentrer dans les jupes de sa mère ?
— Si au moins je le savais, lance Jupiter avant de regarder au sol, marquant ainsi le profond ennui que lui inspire cette discussion.
— Ah… Je comprends. À l’occasion, passez me voir au cabinet, je suis sûr que vos talents pourraient m’être utiles…

Le juge Robert tend une carte de visite au jeune homme, qui la prend tout en le dévisageant tristement. Ce dernier s’éloigne. Le haut magistrat le suit du regard jusqu’au coin de la rue, avant de poursuivre son propre chemin, en direction de la « Boucherie Chevaline ». 

Située deux venelles derrière le troquet de la place centrale du village, la meilleure cochonnaille de Verlan, selon nombre de ses habitués, ne porte pas son nom parce qu’elle ne fait que de la viande de cheval, bien au contraire, mais uniquement parce que le patron, un gaillard bourru au tablier toujours taché de sang, répond au doux patronyme de Christophe Chevaline. Le juge Robert pénètre dans l’échoppe comme s’il était chez lui, ce qui est presque le cas vu qu’il est un familier des lieux depuis l’ouverture, pour commander comme souvent un faux filet, et un vrai boudin. Il croise Joey, qui s’en retourne à son bar, les bras chargés de sac en papier rempli de contenu à l’odeur douteuse. Le magistrat chasse d’un revers de main ce fumet peu ragoutant, et dresse ses hommages au patron du magasin. 

Joey, la tenancière du pub O’Macadam, se hâte quant à elle de rentrer à sa boutique pour préparer le plat du jour avec ce qu’elle vient juste d’acquérir. Cette spécialiste de la récupération, du recyclage et des produits bios et naturels se présente toutes les semaines à la boucherie Chevaline pour acheter, à prix ultra compétitif, les invendus du moment. Ses aliments phares : les vieux bouts de gras qui entourent le jambon, et les restes de pots de pâté de campagne. Grâce à cela, et au pain perdu retrouvé au fond des grands sacs de la boulangerie de la place du village, elle propose tous les vendredis ses fameuses tartines maison, dont ses habitués se régalent à plus d’un titre. 

Une poignée de minutes plus tard, elle arrive devant sa taverne en soufflant. Dieu qu’elle n’aime pas laisser ainsi l’huis clos, surtout que sa clientèle est capable de venir à n’importe quelle heure du jour, comme de la nuit. Et elle sait le Verlanien fort susceptible : sa porte fermée au mauvais moment, c’est un client de plus pour le bar de la place, ou pour le vil maroufle de l’Estanque, le troquet à pastis. Cette pensée arrache à Joey une grimace de dégout. Elle pose ses colis par terre, le temps de se saisir de ses clés pour ouvrir. Mais quand elle se redresse, elle est surprise par Angus, le seul et unique fonctionnaire de police du patelin.

— Oh ! Angus ! Tu m’fais c’te trouille ! Jamais qu’tu r’commence qu’ça hein !
— Ça va ! Ça va ! Joey, détend toi, je ne faisais que passer pour te dire de nous garder la table du fond à midi, on vient avec Apolline, je lui ai proposé un resto histoire de la détendre, elle est un peu à cran en ce moment.
— Oui… OK… L’a pas fini l’trte hier soir. Doit-être mal dans’l choucroute !
— Oui, c’est surement ça. Merci beaucoup, et à tout à l’heure alors…

Joey déverrouille l’huis de son pub, et charrie l’ensemble de ses victuailles jusque derrière son bar, où se trouve tout le nécessaire pour faire sa boustifaille.

L’esprit concentré dans les restes de terrine de lapin, elle n’entend pas qu’on ouvre sa porte, sursaute quand un morceau de papier est claqué sur son comptoir par une vieille dame dont les lunettes pourraient arrêter un tir de bazooka, à bout portant. 

— Qu’quoi ! Qui m’fais c’te trouille là ! Hé Mamie, jamais qu’tu r’commence qu’ça hein ! J’ai l’cœur qui rém’lade sinon… 

Mais Mamie Carnet est déjà installée à sa petite table habituelle, où elle peut reluquer la ruelle à loisir, tout en attendant son traditionnel thé au jasmin local fait maison. Et qu’importe si elle doit se coltiner le monologue sans cesse renouvelé de la tenancière du pub, inénarrable quant à la qualité de sa nouvelle stout, faite à base de produits bios issus d’une culture intensive au cœur même de la cave de la taverne, la même d’où ressortent nombre de rats et de rongeurs environ deux fois par an lors des périodes de fortes pluies.

— Vous s’vez la m’dame C’rnet, ma schtout, l’est mieux que d’la mieux d’la bonn’ bière ! C’est produit du tiroir, avec tout s’qui’faux d’protéines ! C’est bio, qu’c’est bion ! ânonne Joey derrière son comptoir, tout en essuyant une chopine. 

Mais Mamie Carnet n’écoute pas. Mamie Carnet scrute. Mamie Carnet note. C’est qu’elle va en avoir un sacré paquet de missives à distribuer cet après-midi dans le hameau. Heureusement qu’elle a griffonné toutes les adresses de chacun, et que le plan du village, elle le connait sur le bout de ses doigts fripés, décharnés, mais toujours impeccablement manucurés.  

D’ailleurs, au moment de partir, c’est à la tenancière du bar qu’elle réserve sa première épitre, afin de constater, comme chaque semaine, les nombreuses fautes d’orthographe sur la devanture du pub. Ce genre de remarque a tendance à mettre Joey très en rogne. Elle collerait bien un bourre-pif à la vieille, si elle n’avait pas peur de se fracturer une phalange contre les carreaux fort épais des lunettes de la baderne. 

Mais alors que Mamie Carnet allait claquer sur le comptoir sa feuille assassine, elle est dérangée par l’arrivée d’un étrange personnage, un de ceux qu’elle n’a encore jamais vus dans le patelin. Et pourtant, si elle est incapable de se souvenir de la date de son propre anniversaire, elle reconnait chaque membre du village. Pas bien grand, la soixantaine environ, un beau collier de barbe plutôt sel que poivre, des cheveux ras, un front largement dégarni et des petites lunettes rondes… Pour sûr, elle ne l’avait encore jamais rencontré ce bougre de bonhomme. Mamie Carnet ressent cependant quelque chose de bizarre en le voyant, tout souriant, pénétrant à l’intérieur de la taverne.

— Bonjour, messieurs, dame. Je suis monsieur Harrot, Mac de mon prénom, et je viens tout juste d’aménager dans…
— P’quoi z’avez dit m’sieur, m’sieur ?

Le nouvel arrivant se fige, ne sachant trop quoi répondre, hésitant entre le fait qu’il n’a pas bien compris la question du barman, ou qu’il l’a justement trop bien compris, et qu’il s’est mépris sur la personne. Mais il n’hésite pas bien longtemps.

— Bon, si je me présente ainsi, un peu à brule pourpoint, c’est que je viens tout juste d’arriver au village, et que je compte m’y installer pour y couler tranquillement le restant de mes jours. Et ayant accumulé quelques pécules lors de ma trépidante vie de promoteur immobilier, je souhaite venir à la rencontre de mes nouveaux voisins, en vous offrant le « pot de l’amitié » ici même, dans ce pub. Alors cher monsieur, ou chère madame… Oui, cher monsieur-dame, pouvez-vous me dire vers quelle heure votre noble établissement rencontre le plus d’affluence, afin que je vienne payer ma tournée comme on dit ? 

Quelque chose d’incroyable se passe alors. Mamie Carnet, qui tenait toujours son papier vindicatif à la main, le roula et le jeta à la poubelle jouxtant le comptoir. Puis elle se mit à sourire. Joey, qui ne pouvait quitter cette scène étonnante, balbutia quelques mots encore plus écrasés que d’habitude.

— Quat’ heure, s ’ra bion… Oui, Quat’ heure m’sieur !
— C’est parfait, je reviens tout à l’heure. Et garde-nous au frais ta meilleure bouteille, je compte bien me faire plaisir aujourd’hui…

C’est avec un grand sourire qu’il quitte la taverne aussi rapidement qu’il est venu. Mamie Carnet reste là un moment, souriant… Puis s’élance à la poursuite de ce charmant personnage, tenant une nouvelle missive à la main.
Qui est donc ce nouvel arrivant aussi mystérieux que sympathique ?
Et quelle mouche l’a donc piqué pour venir s’installer à Verlan, village perdu au milieu des montagnes même pas mentionné par la majorité des GPS dignes de ce nom ?
Où Joey va-t-elle trouver sa meilleure bouteille ?
Mais par dessous tout, qu’y avait-il donc écrit sur cette ultime bafouille de la vieille baderne ? 

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