S3E05 : Celui qui cherche des certificats  

Il est neuf heures pétantes en ce lundi matin de décembre à Verlan. Les premiers flocons de neige sont venus saupoudrer les cimes des montagnes environnantes, et nul doute que le prochain épisode pluvieux charriera un manteau blanc immaculé jusqu’au hameau. L’hiver arrive, et ce n’est pas le seul. 

Après avoir fait le tour de la place du village en footing, un étrange personnage engoncé dans un survêtement orange grimpe les marches jusqu’au péron de la Tour, puis s’arrête pour souffler, et profiter un peu du spectacle. N’ayant probablement pas trouvé ce qu’il cherchait, mais content de sa petite pause, il pénètre dans le saint bâtiment du patelin, où il tombe sur une Violetta toujours aussi souriante et avenante. 

— Bonjour gente demoiselle, je vous saurais gré de bien vouloir me stipuler l’endroit où l’on doit déposer le dossier pour faire consigner une nouvelle activité professionnelle ici séant ?
— Alors c’est au second étage, au fond du couloir à droite, cher euh… monsieur. 

L’homme, vêtu tout en orange, salue d’un geste la jeune dame, et reprend son footing pour grimper les escaliers. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il se présente devant le bureau indiqué par la demoiselle, et tape à la porte. Personne ne rétorque. Il essaye une nouvelle fois. Toujours rien. Il tend l’oreille, et distingue deux personnes murmurer à l’intérieur. Il toque à nouveau. Mais toujours aucune réponse. Il volte, et se dirige dans l’office juste en face, où il trouve une vieille dame coiffée d’un chignon en train de se faire les ongles à la lime.

— Chère madame, est-ce bien ici que je dois m’enquérir pour revaloir le dossier d’inscription au registre des activités professionnelles du village ?
— Non, c’est en face. Et elles sont en pause café.
— Ah, et quand est-ce que…
— Peut être dans une heure. Si vous avez de la chance. De toute façon, vous ne pourrez rien tant que vous n’avez pas fourni une attestation de résidence, et un certificat professionnel d’aptitude et de non contre-indication à la pratique de votre future activité professionnelle règlementée.
— Ah… Et ça se trouve où tout cela ?
— Descendez au premier pour le second, et au rez-de-chaussée pour le premier, Violetta saura vous indiquer les démarches à suivre.
— Merci, euh, hum… Merci Madame…

Le type en orange fait demi-tour, jette un ultime coup d’œil pour vérifier que la porte derrière lui était toujours fermée, et s’en dirige là d’où il est venu, le moral toujours au beau fixe, mais conscient que sa journée va être loin d’être simple. 

Une heure, quinze étages montés, et descendus, et un bon demi-litre de sueur plus tard, le survêtement mandarine se trouve désormais au troisième palier de la Tour, à quelques pas du bureau de Monica, où il a quémandé un autre document indispensable à son inscription.

— Bonjour, cher monsieur, j’aurai besoin d’un certificat d’existence.
— Oui, alors, nous devons remplir ensemble ce formulaire. Vous avez une photo d’identité ?
— Non, j’ai déjà tout donné à vos collègues et…
— Tant mieux, de toute façon je n’avais plus de scotch pour la fixer. Alors, votre nom, lieu de naissance, et votre activité professionnelle.
— Alors je m’appelle Norbert, je suis né ici, il y a quarante-deux ans de cela, et je suis coach sportif de profession, actuellement au chômage en attendant d’ouvrir mon cabinet de coaching à Verlan.
— Alors comme ça vous êtes né ici. Un enfant du pays sur le retour. Ça, c’est chouette. Et qu’est-ce qui vous a poussé à revenir ?
— Sincèrement ?
— Oui !
— Vraiment ?
— Ben oui cher monsieur.
— Aucune idée. Je ne sais pas. Ça m’a pris comme une envie de pisser. Mais violente hein. J’ai tout plaqué du jour au lendemain pour revenir ici.
— Sans blague ?
— Je ne déconne pas. Je ne sais pas pourquoi je suis là, mais je sais que je dois être ici. En plus, je n’ai plus aucune famille, rien. Ma mère a déménagé loin d’ici quand j’avais cinq ans. Je ne me souviens de personne.
— Ça, c’est fort. Bravo monsieur. Allez, on va vite se dépêcher de remplir ce document, je ne veux pas trop vous retarder… 

Une heure, et trente-deux cases à cocher plus tard, le document était quasiment rempli.

— J’aurai une dernière question pour vous.
— Oui, le répondit Norbert.
— Pouvez-vous vous pencher en avant ?
— Oui !
— Faites-le pour voir…
— OK…
— Encore un peu plus… Oui, c’est bien…

Et alors que Norbert s’avançait encore, le fonctionnaire lui colle une formidable beigne au niveau de sa joue gauche.

— Non, mais oh ! Mais ça ne va pas la tête ?
— Désolé monsieur, mais c’est la procédure ?
— La procédure ? Je m’en vais te la rosser la procédure !
— Ne vous énervez pas. Mais le certificat d’existence pré-suppose que vous existez bien. Et cette petite pichenette est la seule méthode autorisée par notre hiérarchie pour vérifier que vous existez en tant que telle, et que vous n’êtes pas le fruit de mes fréquentes hallucinations, où même un vulgaire poltergeizt qui viendrait me rendre visite.
— Vous êtes sûr que vous osciller pas un peu du bulbe par ici ?
— Pas du tout, tout est consigné dans la procédure. Et puis j’ai déjà eu le cas. Un vieux fantôme sur le retour qui s’est moqué de moi en venant me demander ce fameux certificat d’existence. Heureusement que j’ai suivi la procédure, sinon j’aurai eu l’air malin à devoir expliquer à ma hiérarchie que j’ai attesté l’existence du vieux Snow, l’ancien garde champêtre du village à l’époque de la Première Guerre mondiale. Vous saviez qu’il était mort au fond d’une tranchée, asphyxié par du gaz mayonnaise ?
— Moutarde, c’est du gaz moutarde, et non, je ne le savais pas.
— Et pourtant il a trouvé son chemin pour revenir jusqu’ici. Comme vous en somme. Ah, la nature humaine est quand même bien faite vous trouvez pas ? 

L’homme fait claquer son tampon sur la feuille avant de la tendre à Norbert.

— Félicitations, cher monsieur, vous existez vraiment désormais. Et courage, il ne vous reste plus beaucoup de papier avant d’obtenir votre autorisation.
— Merci… réplique Norbert, en se massant la joue. 

Fort de ce papier, et de tous les autres qu’il a récupérés entre temps, il se rend au tout premier bureau qu’il a visité en début de matinée, pour découvrir avec joie que la porte est enfin ouverte, et où l’attendent deux femmes, dont une qui tripote frénétiquement son téléphone portable.

— Bonjour mesdames. Est-ce bien ici que je dois m’enquérir pour revaloir le dossier d’inscription au registre des activités professionnelles du village ?
— Tout à fait, mais voyez ma collègue, je suis fort occupé, s’exclame la préposée bien planquée derrière son téléphone.

Norbert ne se fait pas prier et s’assoit en face de la personne en question, qui le regarde d’un air un peu dépité. 

— C’est donc pour quoi votre activité ?
— Coach sportif madame ! Je veux aider les gens à aller mieux, à aller plus loin, à faire ressortir le super héros qu’ils ont au fond d’eux !
— Oula, vous êtes sûr de vous ?
— Totalement !

Devant tant d’enthousiasme, la préposée aux enregistrements donne un coup de tampon « validé » sur le formulaire d’inscription, pose un numéro et la date et sa signature dans la case indiquée, et tend un papier à Norbert. 

— Voilà, votre autorisation provisoire. Vous recevrez la définitive par courrier sous huitaine. En attendant, vous pouvez déjà exercer votre métier à Verlan. Toutes mes félicitations cher monsieur.
— Merci, c’est très…
— Et bon courage…

C’est par ces trois mots que la responsable éconduit le pauvre homme vêtu tout en orange, las et harassé de toutes ces formalités administratives, mais content d’avoir enfin l’autorisation d’exercer son art dans son village natal. 

Le soir même, Norbert est accoudé au bar du pub O’macadam, sirotant un jus de carotte, enfin ce qu’il a commandé, mais qui au gout ressemble à tout sauf à du jus de carotte.

— Et dire que je suis venu ici parce que l’enseigne disait que tout était bio… murmure-t-il dans un souffle.

Autour de lui, l’agitation du bar est à son comble. Apolline et ses deux amis discutent non loin d’une assiette de tartines maison.

— Vous avez vu Mamie Carnet ? Il parait qu’elle aurait donné l’autre jour sa première missive gentille depuis plus d’un quart de siècle ! s’exclame Angus, hilare.
— Il paraitrait même qu’elle aurait souri ! Beugle Wilma-Jane.
— Tant mieux, au moins elle a lâché la grappe à ce pauvre Jupiter. Elle le harcèle depuis qu’il est revenu au patelin.
— Le pauvre… soupire Angus. Tenez d’ailleurs à propos de lui, vous avez vu que comme Violetta, c’est un enfant sans père ? Ça commence à faire beaucoup non ? Et puis ils ont presque le même âge…
— Vous croyez qu’il a les cheveux qui s’allument lui aussi ? Rigole Wilma-Jane.

Norbert n’entendra pas la suite de la conversation, perdu dans le brouhaha de la foule, duquel n’en réchappe que la discussion de Joey avec un nouveau client. 

— Vous s’vez m’sieur, ma s’lad est tout’ bio de mon chez moi. Cueillis dans la ruelle, et les ch’mpignons viennent de ma cave. Sul’mur que j’les trouve ! Ils sortent d’puis l’dernier dégât des eaux ! Un d’lice ! 

Entendant ça, Norbert repousse son verre à moitié plein, et se prend la tête dans les mains tout en répétant à voix haute des mantras positifs.

— Un mauvais moment ne veut pas dire une mauvaise journée. Un mauvais moment ne veut pas dire une mauvaise journée. Ça va aller… 

« Tu vas voir, dans trois mois, cette journée sera la meilleure que tu auras passée dans ce village maudit! » La grosse voix ne fait plus sursauter personne, même pas Norbert, qui réplique.

— Oh ça va, Jean-Jack, occupe-toi plutôt de tes miches. 

Le silence tombe sur la petite salle. Personne, depuis Apolline, n’avait jamais apostrophé de la sorte la grosse voix.
Et surtout, est-ce que Jean-Jack est vraiment son prénom ?
Norbert n’en sait-il plus qu’il ne veut bien le dire ?
Et puis surtout, y-avait-il que des carottes dans le jus de Joey ? 

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