S3E06 : Celle qui voulait être élue  

L’effervescence agite le village de Verlan depuis quelques jours. En effet, le groupe d’organisation a pondu, et validé avec le juge Robert une sorte de « loi électorale ». Mais alors que sa promulgation se fait attendre, selon les vœux stratégiques du Commandant Sylvestre, qui croit toujours que celui qui sait détient le pouvoir, la rumeur court dans tout le hameau que n’importe qui pourrait prétendre, d’ici quelque mois, à se faire nommer à la tête du patelin pour une période de 5 ans. L’émoi fut palpable pendant un moment, tant les villageois étaient perturbés par cette annonce. Certes, ils étaient informés qu’une élection était en préparation, mais de là à ce que se soit vrai, et à ce que tout un chacun puisse participer, c’est un pas auquel personne n’avait osé songer. La population était tellement habituée à la frustration des promesses non tenues pendant des dizaines d’années de gouvernance d’Anthime et de ses sbires qu’ils n’ont pas vraiment su comment réagir face à une parole enfin tenue, et à des perspectives d’avenir porteuses de changement.

Une qui a pris le taureau par les cornes d’entrée, c’est Monica. Consciente que son poste en tant que second de la Tour est vacillant, notamment parce que sa relation avec Jacquouille se délite tous les jours un peu plus, elle ourdit de façon méthodique un plan pour pouvoir se présenter aux élections, et ainsi rafler la mise, au nez et à la moustache de son chef. 

Sa stratégie éculée : diviser pour mieux régner. Elle fait déjà cela au quotidien avec les employés de la Tour, montant des clans qu’elle disloque au grès des besoins. Sa tactique, fort efficace pour garder son petit postérieur au sec bien à l’abri des remontrances et autres accusations lui ont permis de grimper tout en haut de la hiérarchie du village. Il n’y a pas de raison pour que cela ne fonctionne pas à l’heure de franchir l’ultime marche qui la sépare d’une paix royale.

Ce matin, elle se rend chez le commandant Sylvestre afin de lever le voile sur certaines interrogations qui bloquent encore une candidature ouverte et sans détour. L’accueil est froid, Monica n’étant pas vraiment en odeur de sainteté depuis que le commandant a appris qu’elle s’était moqué de sa façon de travailler, prétextant que « donner des coups de pied au cul à foison n’a jamais fait avancer personne. »

Après les civilités protocolaires, la discussion vire très vite dans le houleux et le pénible. Le commandant répond le strict minimum à ses questions, justifiant tout cela par des « je ne peux pas vous en dire plus, car rien n’est officiel pour l’instant » qui ont le don d’irriter le numéro 2 du village. Normalement, c’est elle qui use, et abuse de ce genre de stratagème pour éconduire les personnes inopportunes : 

— Mais vous n’avez pas plus d’informations à me donner, genre la date du scrutin, ou autre chose ?
— Non.
— Mais pourtant, vous avez dit que c’était bientôt.
— C’est ça, c’est bientôt tantôt…
— Mais quand ?
— Bientôt… Je viens de vous le dire. 

Monica laisse échapper un long soupir d’exaspération. 

— De toute façon, on est bien d’accord, il n’y a que les gens haut placés de la Tour qui pourront se présenter.
— Non, c’est universel, donc ouvert à tous. Enfin, il faudra justifier d’une présence au village depuis un certain temps…
— Même aux vieux gâteux ?
— Oui.
— Même à Joey, qu’on comprend rien ce qu’elle raconte ?
— Oui.
— Même à la naine là-bas ? demande Monica avec un air de dédain.

Le commandant fronce les sourcils. S’il ne ménage pas ses troupes, il refuse que quiconque s’en prenne à eux. Et ce n’est pas la première fois que des persifflages à l’encontre d’Apolline remontent jusqu’au commandant en provenance de squalides personnages de la Tour. Il profite de cette vilénie pour montrer à Monica la porte de sortie, lui indiquant qu’elle sera tenue informer au même titre que les autres de l’ensemble de la procédure relative aux élections, que ce soit pour se porter candidats, ou pour aller voter. Ce qui conclut ce premier entretien du jour. Même si cela n’est pas vraiment ce qu’elle espérait, elle sait qu’elle pourra être candidate. Après, charge à elle de battre Jacquouille, qui lui aussi sera forcément prétendant. Et tous ceux qui voudront se mettre en travers de son chemin, tant qu’à faire.

Au moment où elle ouvre la porte, un murmure montre jusqu’à ses oreilles : « De toute façon, vu ta cote de popularité, ma pauvrette, même un chien mort écrasé par un camion-citerne aurait plus de chance à ces élections que toi» La grosse voix est sans pitié, mais cela n’émeut pas le moins du monde Monica.  

En sortant de ce local de malheur, Monica aperçoit le révérend Cœur en joie, en pleine discussion avec Henrietta. Cette dernière fait, en plus de la Tour et divers particuliers fortunés au sein du village, le ménage pour la paroisse. Mais cette fois-ci, il n’est pas question des traces de poussière sur le pupitre, ni même du manque de chiffons propres pour pouvoir effectuer correctement son travail d’astiquages du sol, à genou au pied de l’autel.

Non, la discussion est nettement plus vive, nettement plus agitée, et devant ce trop-plein d’émotions, Monica se dit qu’elle pourrait en tirer parti en vue des prochaines élections. 

— Et bien alors, ma pauvre Henrietta, qu’est-ce qui vous arrive ? s’inquiète Monica.
— Euh, ben c’est que… La mère de Jupiter semble assez interloquée de l’attitude de Monica, qui ne lui dit que très rarement bonjour quand elle vient travailler à la Tour.
— Je vous ai vue tout émotionnée, je me suis dit que ça devait être grave.
— Je crois bien que ça l’est, répond le révérend, voyant que sa camériste peine à retrouver une parfaite contenance. Elle a des soucis avec quelqu’un qui importune son fils. Et vous savez, à Verlan, c’est un peu comme dans mon village natal au cœur de l’Afrique, les rejetons sont une terre sacrée sur laquelle aucun pied ne peut piétiner sans subir le courroux de dame…
— Oui, c’est ça ! coupe Henrietta, bien consciente que le révérend Cœur en joie était parti pour raconter une de ses fameuses anecdotes qui durent deux plombes, et que tout le monde a déjà entendu vingt fois. Mon petit Jupi est achalé de façon totalement inopportune. Lui qui est rentré au village pour revoir sa maman, il n’a pas le droit de subir pareil emmouscaillement.
— Il est quoi ? Il subit… Mais qui ça ? Monica est définitivement larguée.
— Jupiter !
— Oui.
— Mon fils !
— Oui, ça j’avais compris.
— Il est harcelé par le nouveau coche du village.
— Le nouveau quoi ?
— Oui, le coq là, celui qui vous fait transpirer et qui parle bizarrement.
— Votre fils est harcelé par un coq qui transpire ? Monica s’accroche, sentant la bonne affaire, mais diantre, que c’est pénible pour elle.
— Il s’agit tout simplement de Norbert, le nouveau prof de sport, explique le révérend en posant une main sur l’épaule d’Henrietta, dans un geste d’apaisement.
— Donc il en veut à votre fils, c’est ça ?
— Tout à fait.
— Et vous savez pourquoi il lui en veut de la sorte ?
— Parce que c’est un affreux prédateur sexuel venu de la grande ville pour assouvir ses penchants pervers en toute impunité chez les pécores ! Alors, occupez-vous-en, sinon c’est moi qui m’en charge ! Et ça va faire mal !

Sur ces paroles des plus menaçantes, Henrietta attrape son sac cabas, puis se dirige vers la Tour où elle doit commencer sa journée de travail. Alors qu’elle est suffisamment loin pour ne plus entendre les conversations, le révérend Cœur en joie s’adresse à Monica.

— Vous savez, cette pauvre malheureuse traverse une passe difficile, explique-t-il. C’est une personne ultra possessive, qui ne vit que pour son fils. Malheureusement, quand il est parti pour étudier dans la vallée, elle a développé une sorte de trouble compensatoire assez destructeur.
— Une sorte de quoi ?
— De trouble compensatoire assez destructeur. C’est un truc que l’on voit souvent chez les bouquetins des grandes steppes du nord du Togo, pas loin de la Tunisie.
— Ah oui, ça fait sacrément au nord tout ça. Et donc, c’était quoi son problème ?
— La bibine. Elle a développé un penchant assez poussé à la consommation de toutes sortes d’alcool de mauvaise qualité. Je l’ai même surprise en train de siphonner une bouteille de vin de messe !
— Ah oui, quand même. Et donc ?
— Et donc avec le retour de Jupiter, elle continue à boire, mais en cachette, et à fortes doses.
— C’est compliqué tout ça. Mais enfin, ne vous inquiétez pas, quand je serai élu chef du village, je viendrai en aide à tous ces pauvres gens. Et même aux bouquetins des steppes s’il le faut !

Monica s’éloigne, et accélère le pas en direction du bistrot de la grande place, d’où elle vient de voir pénétrer la star du moment au sein du village : le fameux Mac Harrot dont tout le monde ne dit que du bien, et qui aurait arraché son premier billet sympathique à Mamie Carnet depuis plus d’un quart de siècle.

Elle s’introduit dans le rade alors que le surprenant personnage vient tout juste de s’accouder au bar pour demander « le meilleur breuvage du patron ». C’est la première fois que la girafe de la Tour le dévisage d’aussi prêt, et pour sûr, physiquement, il n’a rien d’exceptionnel. Un vieux de plus, comme il y en a tant au village. Pas bien grand, une barbe datant du siècle dernier, période « alerte rouge », un front un peu dégarni, des lunettes rondes… Tout ce que déteste Monica en fait. Et pourtant, si elle veut se mettre bien, il va falloir lui faire du gringue. Elle prend une longue respiration, puis s’approche de lui.

— Monsieur, Mac Harrot c’est bien ça ?
— En effet répond l’homme tout en souriant. À qui ai-je l’honneur ?
— Je me nomme Monica… 

La réponse de Mac Harrot, elle n’y prêtera guère attention. Certes, il est vieux. Certes, il a de la barbe et perd ses cheveux. Certes, il n’a pas dû ramoner plus souvent que la cheminée du pub O’Macadam. Mais il dégage une sorte d’aura. Quand il plante son regard sur vous, vous avez qu’une envie, c’est de lui sourire et d’être son meilleur ami. Pas étonnant que Mamie Carnet ait craqué de la sorte.

— Alors c’est vous qui travaillez à la Tour ?
— Oui, je suis le numéro deux de l’administration de ce beau village, explique Monica.
— Ah, mais alors vous avez donc travaillé de prêt avec Mac Haban.
— Ma qui ça ?
— Le chef du village, depuis fort longtemps si je ne m’abuse. Aigre et malingre, non ?
— Anthime ? Effectivement, il était là depuis si longtemps que nombreux sont au village à ne pas s’être vraiment remis de sa disparition. Monica prononce son nom tout en mettant sa main gauche sur son sein droit.
— Disparu… Oui, c’est ça, Anthime. Oh, excusez-moi je n’ai plus toute ma tête, son nom m’a échappé. Et je vois que vous avez été très proche, ce geste, la main sur le cœur…
— En effet, murmure Monica, en baissant la tête. Je lui dois tout. Mon entrée à la Tour, mes promotions diverses, mes primes sous le manteau, mes citations comme personne de confiance…
— Et il a disparu comment ?
— Dans une grande tristesse, soupire Monica.
— Non, mais de quoi est-il mort ? Personne n’a voulu m’en parler ici, et je me suis dit qu’une personne avec votre stature et votre prestance peut être, vous pourriez…
— Oui, c’est que… C’est compliqué.
— Faites au plus simple.
— Il a été découpé en deux puis brulé. Un vrai coup du sort !
— Ah… C’est fâcheux…

Il semble aussi décontenancé que Monica tout à l’heure.

— Mais allons bon, chère madame, je vous ai coupé. Que me vouliez-vous tout à l’heure ?
— Je… Ah oui. Je voulais savoir que vous a dit Mamie Carnet ?
— Qui ça ?
— La vieille dame qui distribue des messages assassins à tout le monde, il parait qu’elle vous a écrit un mot fort gentil, quel est-il ?
— Oh… Ah oui… Tenez, regardez, je comptais le jeter, mais quand on m’a annoncé sa portée historique, depuis je le garde constamment sur moi… 

Il sort le morceau de papier, et le tend à Monica, qui écarquille les yeux en découvrant son contenu…
Mais qu’a bien pu lui écrire Mamie Carnet ?
Est-ce que Monica pourra s’en servir pour se faire élire ?
Et surtout, comment un petit chauve à collerette peut-il paraitre si sympathique ?

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