S3E08 : Ceux qui n’ont pas de père   

La foule est massée devant le cabinet du juge Robert, qui est accessoirement la véranda de la villa qu’il occupe sur la partie ouest du village de Verlan. On y trouve la moitié du village grosso modo, et tous attendent avec impatience le verdict que leur a promis le magistrat en début de matinée. 

Jupiter, fort de son stage en gendarmerie il y a deux ans de cela, il est venu prêter main forte à Angus, tout à son aise d’avoir ce coup de main aussi inopiné qu’efficace pour tenter de maintenir un semblant d’ordre au sein du hameau. Une manifestation de cette ampleur dans un si petit patelin, de mémoire d’homme, on n’en a jamais vu. C’est d’ailleurs ce qu’est en train d’expliquer Apolline à Elizabeth, la fille du commandant, venu en observateur neutre.

— Je te jure, j’ai épluché dans tous les sens ces foutues archives, et à aucun moment il est mentionné une quelconque émeute ou autre. Rien, jamais. Anthime a toujours su tenir son peuple, c’est dingue.
— Ou son prédécesseur hein ? Réponds la jeune fille.
— Oui, enfin, pour l’instant, je n’ai toujours qu’Anthime dans ma short list, grogne la naine, exaspérée d’avoir cette conversation avec quelqu’un d’autre que son militaire de chef. 

Derrière lui, Wilma-Jane est en pleine discussion avec Germain, passablement content de pouvoir discourir avec quelqu’un qui est là ni pour lui demander un service, ni pour lui demander des sévices d’ordre sexuel. 

— Il parait que cela fait trois jours qu’il s’est réfugié chez le juge Robert, remarque la lavandière.
— Oui, on m’a dit que les vieilles mères de famille lui ont toutes couru après pendant une heure, puis il aurait disparu au détour d’une ruelle. Incompréhensible.
— C’est pas faux, mais on m’a dit que c’était au niveau de l’impasse derrière la taverne O’Macadam qu’il a disparu.
— Ce serait donc Joey qui l’aurait planqué ?
— Non, elle veut plus en entendre parler depuis que l’autre jour il a refusé de terminer son jus de carotte, prétextant qu’il n’y avait pas plus de carottes là-dedans que dans les murs qui ont servi à construire le pub.
— Ce n’est pas sympa de dire ça, surtout quand on sait que la tenancière racle le muret derrière son bar pour récupérer des ingrédients pour faire ses tartes aux pommes.
— Tu es sûr de ça ? La lavandière semble fort intriguée par cette dernière révélation.
— Complètement, je l’ai vu faire un jour où j’ai accompagné Monica pour une inspection sanitaire, conclut Germain.

Wilma-Jane attrape l’épaule de la naine juste devant lui.

— Hey Apo ! Tu as entendu ça ? Quand je te disais que la seule différence entre les tartes de Joey et des briques, c’était qu’elle appelait ça des tartes, j’avais raison ! La pâte est faite à base de briques grattées ! Ça m’étonne que personne n’ait perdu le moindre chicot dans son rade.

Apolline se retourne et adresse un regard amusé à son amie. Ses remarques un peu décalées, mais toujours pleines de bon sens sont une vraie bouffée de fraicheur, surtout en ces temps compliqués. Elle n’en oublie pourtant pas pourquoi elle est là, et l’intriguant puzzle qui se forme dans son cerveau avec ce qu’elle a vu l’autre soir. 

De l’autre côté de la foule, le révérend Cœur-en-joie relate à quelques fidèles les péripéties des dernières journées. 

— Notre tout nouveau coach sportif a certainement bénéficié d’une intervention divine. Il n’y a que comme cela qu’il aurait ainsi pu échapper à la traque méthodique de toutes ces dames. Ça me fait penser à cette histoire dans mon village natal. Je participais à l’organisation du trophée du safari, quand un groupe d’extrémistes révolutionnaires est venu s’en prendre aux femmes du village. J’en ai sauvé la plupart, en les enfermant dans mon église, et Dieu bénisse la foi de ces terroristes, qui n’ont pas voulu souiller la maison du Seigneur. Mais certaines se sont fait pourchasser. Une seule en a rechapé.
— Et comment ? s’inquiète une dame qui pourchassait Norbert avec une poêle à crêpe deux jours auparavant.
— Elle s’est enterrée vivante.
— Vivante ?
— Oui, à même le sol, s’exclame le révérend, tout excité d’avoir un tel auditoire inespéré. Et elle a survécu trois jours là-dessous, en mangeant les verres de terre et autre cafards qui lui passaient sous la main ! 

Les mous de l’assistance sont dubitatifs. Sauf Joey, qui ne perd jamais le nord ni le sud d’ailleurs.

— V’crovez qu’il s’sentéré sous’l’terre l’gars coche ? J’spére qu’il’pas croqué tout’les cafards ! C’est bion dans’l’brochettes !
— Et sinon, vous savez ce qu’il a fait ensuite ? demande une autre dame, qui tient toujours son rouleau à pâtisserie, au cas où, sur un malentendu, le Norbert le tomberai sous la main.
— Il a attendu la nuit, et il s’est pointé au poste de police. Angus était en train de faire tourner son camion à pizza, mais il l’a quand même hébergé en cellule durant toute la nuit, le temps de le confier au juge Robert, seul être à Verlan capable de statuer sur son sort. La nouvelle s’est vite répandue dans le village, mais personne n’a osé s’en prendre à la maison du juge. Du coup, il est là, et on poireaute.
— Et il va être mis en taule pour harcèlement ? Beugle une dame dans le fond.
— Ou pour agression sexuelle sur mineur ? s’exclame une des membres du club de scrabble.
— Oui, c’est ça, pour harcèlement sexuel sur mineur ! scande la foule en délire.
— C’est un mineur ? demande Antoine, qui passait par là pour rejoindre Germain. Alors c’était facile pour lui de creuser un trou pour se planquer !

La dernière phrase d’Antoine plane au-dessus de la foule qui s’est tue, alors que sort de sa maison le juge Robert. Il tient à la main une feuille de papier. Sur le pas de la porte derrière lui apparait Norbert, dont l’arrivée est saluée par des cris et des protestations, rapidement éteints par le juge.

— Messieurs, et surtout mesdames. Je vous demande de vous calmer. Je ne pourrais rendre le jugement impartial qui m’incombe si vous faites plus de bruit qu’un troupeau de singes hurleurs en rut.

La foule se calme, petit à petit. Puis finis par faire le silence total. Le juge prend place sur sa table de jardin pour toiser la foule, et commence sa diatribe.

— Nous sommes ici réunis pour trancher quant au litige qui oppose Monsieur Norbert ici présent, coach sportif fraichement établi à Verlan, et enfant du pays, contre un consortium de personnes du village, le gang des mères au foyer désespérées de Verlan. Les faits reprochés sont les suivants : harcèlement à l’encontre d’un jeune homme prénommé Jupiter, lui aussi fraichement revenu au village, et enfant du pays. Brutalisation à l’encontre de cette même personne. Et enfin, délit de fuite quand le gang a voulu rendre sa propre justice lui-même.

Le juge ne peut s’empêcher d’afficher un petit sourire à l’énoncé de ce dernier fait ubuesque.

— Alors… Attendu que…
— Ouais, c’est bon, ça fait des heures justement, que nous attendons… lance une voix dans l’assistance.

Le juge Robert redresse le nez de sa feuille, baisse ses lunettes pour effectuer la mise au point, puis cible l’endroit de la foule où est partie cette diatribe fort peu sympathique. Le coupable ne levant pas le doigt pour se dénoncer, il reprend.

— Attendu que M. Jupiter, ici présent, a reconnu le fait que M. Norbert a tenté à maintes reprises d’entrer en contact avec lui, et qu’il a, de son propre aveu, éconduit cet homme de façon parfois peu poli.

Le juge marque une pause, pour observer les mines peu réjouies d’Henrietta et de ses comparses.

— Attendu que, de ce fait, ce même M. Jupiter a réfuté les accusations de harcèlement et de brutalisation, ne portant pas plainte contre M. Norbert.

Une vague de protestation secoue une partie de l’assemblée.

— Attendu que M. Norbert ici présent a eu peur pour sa vie, après avoir été chassé trois jours durant par un groupe de personnes dont il a refusé de dire les noms, afin, je cite « de ne pas envenimer plus la situation ». Et enfin attendu, toujours, que M. Norbert ici présent n’a cherché à entrer en contact avec M. Jupiter, que dans le seul but de vérifier si ce dernier possédait bien la particularité d’être « né sans père » avec de pouvoir partager et discuter autour de cette particularité qui se trouve être un point commun entre les deux hommes. 

Apolline sursaute à l’énoncé de ce dernier argument. Comment cela se peut-il que…

— À la lumière de l’ensemble de ces éléments, je déclare M. Norbert ici présent non coupable de l’intégralité des faits qui lui sont opposés, et ordonne à ses accusateurs et autres tourmenteurs de cesser sur le champ leur vindicte. Tout manquement sera passible de poursuites. 

Sans rajouter la moindre virgule, le juge Robert retourne chez lui, accompagné de Norbert et de Jupiter, laissant la foule s’éparpiller dans le silence et l’éberlument.
Norbert est-il vraiment lui aussi un enfant né sans père ?
Est-ce que la mère de Jupiter va laisser tomber son combat, ou continuer à le harceler à coup de casseroles à induction ?
Mais surtout, comment Norbert a-t-il pu creuser aussi vite pour s’échapper ? 

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