S3E010 : Ceux qui se chicanent 

Une semaine avant le 24 décembre est généralement célébrée à Verlan une grande cérémonie en hommage au gros barbu rouge et blanc qui descend dans la cheminée pour distribuer un cadeau à tous les enfants sages. Une façon, selon Anthime l’instigateur de cette sauterie, de faire croire aux gens que la Tour se soucie d’eux, en leur fourguant un spectacle au rabais, tout en récupérant un maximum de bouteilles champagne pour les fêtes. 

Les mouflets sont à l’honneur en ce beau jour. La Tour est décorée pour l’occasion, trois guirlandes et deux ballons, et les employés sont obligés d’arborer d’affreux bonnets rouges à pompon blanc, ustensile en grosse laine qui gratte, datant probablement de la libération du village par les soldats américains de la Nazy Compagnie. 

Après une visite de la Tour, les marmots sont envoyés dans la salle des fêtes où les attend un fabuleux spectacle, enfin généralement il s’agit d’un magicien ou d’un ventriloque qui se serait perdu en cherchant son chemin dans la montagne. Puis c’est la distribution des cadeaux, dont la plupart finiront dans la poubelle à droite en sortant du bâtiment, avant d’être récupérés et réutilisés l’année suivante. 

Les enfants ont fait leur petit tour du propriétaire, et sont donc sagement installés à l’avant de la grande pièce, collés au mieux à la scène au milieu de laquelle se trouve une table avec différents ustensiles. Dans le fond, les parents se sont massés, debout derrière la rangée de sièges attribuée aux responsables de la Tour et autres organisateurs de ces festivités, qui sont aux premières loges. 

Apparait sur scène un magicien, sous les applaudissements fournis de la foule disciplinée et extrêmement bien briefée avant le spectacle : pas d’applau, pas de cadeau ! Le prestidigitateur s’approche de la table qui l’attendait au centre du plateau, pour se saisir d’une boite à mouchoir tout ce qu’il y a de plus banal. Dans de grands mouvements circulaires, il présente son ustensile à l’assistance captivée. Puis il immobilise le carton en face de lui, et fixe intensément le bout de tissus qui en dépasse. Sa concentration est extrême. Avec le pouce et l’index de sa main libre, il tripote le haut du papier. Tout le monde retient son souffle. Que va-t-il se passer ? 

Puis d’un geste brusque, il tire le mouchoir et l’envoi valser, avant de montrer qu’en lieu et place de l’étoffe qu’il vient d’expulser, il y en a désormais un autre. Son regard expressif marque l’étonnement, et la foule est subjuguée. Il refait la manoeuvre deux fois derrière, avec le même émerveillement de voir que chaque papier arraché est immédiatement replacé par un nouveau. 

Derrière lui, la musique, une sorte d’air techno qui semble avoir été spécialement montée pour le spectacle, s’accélère. Il augmente la cadence de ses mouvements, et c’est une dizaine de mouchoirs qui volent à travers la scène. Quand il s’immobilise enfin, il y a toujours un bout de tissu dépassant de sa boite. Son regard marque un grand étonnement, alors qu’il se dirige vers sa table pour changer de tour. La foule applaudit. 

— Mais c’est génial ! lance Jacquouille en battant des mains.
— Mouais, répond Monica.
— C’est même pas de la magie, rétorque Antoine, toujours aussi peu enclin à être sympathique lors de ce genre de manifestation qui lui font perdre un temps fou sur son planning quotidien de siestes et de beuveries.
— Non, mais c’est fort drôle, explique Jacquouille, pour clore le débat. On l’a trouvé où ce gus ?

Pendant ce temps là, le fameux magicien sort des paillettes qu’il déverse dans le vide. Les enfants sont subjugués. Le prestidigitateur exhibe ensuite une boule à neige. Dans la sphère transparente, chacun peut constater un sapin de Noël. Il saupoudre l’objet, puis le secoue avant de montrer la neige qui agite l’intérieur du cristal, comme si c’était des paillettes qui étaient entrées comme par magie. Les enfants applaudissent, Jacquouille aussi. Monica grogne.

— Quelle merde ! soupire-t-elle avant de se mettre la main devant la bouche, comme si elle allait tousser.
— Je ne te permets pas ! gronde Jacquouille. C’est un spectacle pour enfants, il faut le voir en tant que tel.
— En tant que tel ? Et tel quoi ? C’est nul, ça nous a couté une blinde, et en plus c’est nul.
— Mais ça tu l’as déjà dit, répliques Jacquouille, espérant ainsi clore le débat.
— Non, mais quand même, c’est nul ! On devrait faire plus attention à notre argent au lieu de se faire plumer pour ces balivernes.
— Qu’importe, regarde, les enfants sont contents, termine Jacquouille avant de se triturer à nouveau la moustache. 

Monica se renfrogne, alors que Germain lui pose une main sur le bras pour lui intimer de se calmer. 

Le magicien, sous une salve d’applaudissements, vient de ranger sa boule à neige, pour se saisir d’un petit tube de plastique, large comme une pièce de dix sous, et haute comme une canette de bière. Il dévisse le capuchon, lentement, très lentement. Tout en regardant la foule de ses yeux ouverts au maximum. Il désolidarise le bouchon du reste du cylindre, dévoilant ainsi un jouet pour faire des bulles de savon. Il montre son objet à l’assistance silencieuse, puis le trempe comme il se doit, avant de souffler dedans. Plusieurs bulles de taille fort modeste surgissent, et flottent négligemment vers le sol désormais maculé de paillettes et de papiers mouchoirs. Le magicien agite ses mains tout autour, pendant qu’elles vont une après l’autre s’éclater par terre. Il saisit alors un cerceau qui se trouvait sur sa table, et exhale à nouveau dans son ustensile pour générer de nouvelles bulles. Il déplace son grand anneau de telle manière que les bulles passent à travers celui-ci, à l’image des tigres de cirque sautant dans les cercles enflammés. La foule applaudit. Il fixe la plus grosse des bulles encore en vol, et l’accompagne de mouvement avec sa main de libre ouverte derrière. Puis il attrape ladite bulle, regardant les enfants d’un air concentré. Quand il écarte les doigts, la bulle de savon avait disparu ! Le magicien arbore à nouveau son expression ébahie par tant de sorcellerie, et les marmots applaudissent. 

Monica grogne, mais ne moufte pas, et applaudit même du bout des doigts. 

La musique baisse tout d’un coup d’un ton… Les lumières s’éteignent, seule persiste une loupiote qui éclaire le prestidigitateur, désormais derrière sa table, et qui se penche pour prendre quelque chose devant lui. Il soulève un gros cylindre métallique, qu’il pose un mètre plus loin. Il s’agit en fait d’une poubelle, de ces modèles communs qui ont un couvercle qui se redresse par le truchement d’une petite pédale au bas d’icelle. 

La foule est subjuguée, que va-t-il donc faire ?

Il place ses mains à la verticale du réceptacle, à la manière d’un prêtre bénissant ses fidèles. Puis il se concentre, de plus en plus fortement. Il émet même quelques grognements soulignant la puissance de sa charge mentale. Puis plus rien. Rien n’a bougé. Il ne s’est rien passé. Puis il remet son travail à l’ouvrage, avec encore plus d’intensité. Ses mains étant parcourues de spasmes sous la rudesse de l’effort. 

Et tout à coup, le couvercle de la poubelle s’agite. De petites vibrations d’abord, puis il se soulève, doucement. Avant de se dresser comme un seul homme, prenant ainsi une position verticale. Le magicien écarte alors les bras pour recevoir les vivats d’une foule conquise.

— C’est génial, se marre Jacquouille, un grand sourire zébrant son visage d’un bout de sa moustache à l’autre. On l’a trouvé où celui-là ? Il faudra penser à le faire revenir !
— C’est juste une poubelle à pédale, répond Monica, qui n’a apparemment aucune volonté de se contenir ce soir.
— Mais c’est la façon de faire, c’est le show, c’est drôle, c’est chouette… C’est ça la magie !
— Ça, de la magie ? Un singe dans ma salle de bain serait capable de faire la même chose !
— Mais tu ne comprends vraiment rien Monica. Nous avons choisi, les gens ont applaudi, et puis voilà.
— Tu as choisi parce que ça TE plait. Mais regarde la mine dubitative des gens du fond et ton comprendra que ta magie, ce n’est pas vraiment ça que les gens veulent. C’est du vieux et du revu ? Du vu et du re-vieux ? D’habitude, c’était passable, mais là, il n’y a aucun truc. De la magie même pas magique à la portée de tout le monde ? Monica s’est mise à hurler…

En face, Jacquouille se fige. Le nez en avant, la moustache en avant, la bouche en avant, il regarde Monica avec un air impénétrable. 

— Et de quel droit me parles-tu comme cela ? Jacquouille reste calme, triture sa moustache, mais change visiblement de stratégie.
— Nous sommes en démocratie non ? La liberté d’expression, ça sert à ça non ?
— Dis celle qui s’occupe depuis 10 ans de la propagande de la Tour.
— Et puis de toute façon, compte bien les jours qui te restent en haut de la Tour, il y a bientôt les élections.
— Oh oui, ça, je le sais, je suis d’ailleurs le premier candidat aux premières élections de Verlan ! J’en ferai l’annonce officielle dans la semaine. Jacquouille tente de paraitre calme, mais sa façon d’agiter les bras quand il parle dénote d’une certaine nervosité.
— Non, c’est moi la première à être candidate, je suis même allé voir le général pour cela ! 

Monica est rouge d’exaspération. Mais Jacquouille ne se laisse pas abattre.

— Comment ça tu es candidate ? Et en quel honneur ?
— En l’honneur que la moustache n’est plus à la mode ! ricanne Monica.
— Balivernes ! C’est moi qui suit le seul candidat plausible pour le bien être du village !
— Le bien être du village ? Tu t’en contrefous comme de ton premier rasoir jetable. Tout ce qui compte pour toi, c’est la date du prochain apéro.
— Quant à toi, tout ce qui rime avec changement t’horripile ! Il faut toujours faire comme on a toujours fait, car sinon tu va être perdu et tu ne vas rien comprendre. Déjà que tu ne comprends pas grand-chose… Non, le seul candidat valable, c’est moi ! 

La dernière sonorité vole à travers la salle. Les deux protagonistes se rendent alors compte que tout le monde s’était tu, et que l’intégralité de l’assemblée était tournée vers eux, y compris le magicien. Se voyant ainsi jugé par une centaine de paires d’yeux, Jacquouille s’emporte. 

— Oui, et alors, je suis candidat aux prochaines élections du village. Pour la simple raison que je suis celui qui a le plus d’expérience et que j’ai appris auprès du plus grand. 

Comment va réagir la foule à cette double annonce alors que le scrutin n’est que dans deux mois ?
Les élections du village vont-elles accoucher du même système d’administration que depuis plusieurs décennies ?
Mais surtout, le magicien, il a ouvert la poubelle en utilisant, ou pas, la pédale idoine ?

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