S3E011 : Celle qui fouinait

Chez Apolline, le stress ne se manifeste généralement que d’une seule façon : elle dort excessivement mal. Mais parfois, elle a la boule au ventre, ce qui est fort désagréable, surtout quand ça lui dérègle le transit intestinal et l’oblige à aller à la selle très souvent. C’est le cas ce soir.

Elle a donné rendez-vous au fond de la taverne O’Macadam à ses deux plus fidèles complices, Angus et Wilma-Jane, afin de vider le sac qu’elle garde depuis bien trop longtemps pour elle. Et c’est probablement le futur jugement de ses deux comparses qui lui provoque tant d’émoi. Vont-ils comprendre ? Vont-ils tout rejeter en bloc, à l’image de son commandant de chef qui n’en a cure des preuves qu’elle lui avance. Ou alors vont-ils se foutre de sa gueule, et l’enfoncer encore plus profondément dans le spleen qui est le sien depuis plusieurs semaines ?  

Elle s’est décidée de tout leur dire, car elle voulait leur avis. Et espérait que cela allait la libérer d’un poids certain et l’aider à mieux dormir. Mais maintenant qu’elle fait face à l’inéluctable, et aux conséquences hasardeuses de son choix, elle n’est plus si sure de son coup. Et pourtant le truc est tellement énorme qu’elle ne peut le garder pour elle.

Ses deux complices arrivent en même temps. Elle leur laisse le temps de s’installer et de commander chacun quelque chose à boire, et à manger, surtout pour Wilma-Jane. Puis elle enchaine sans attendre. 

— Bon les gars, je crois que je suis tombé sur un truc d’énorme.
— Quoi, tu as trouvé des tartes encore plus mauvaises que celles que l’on sert ici ? s’esclaffe Wilma-Jane, visiblement en forme.
— Tu dis cela, mais tu en prends à chaque fois, rétorque Angus.
— Évidemment, les autres desserts sont encore plus immondes. Tu as goutté son brownie ? La seule différence entre une bouse et ses brownies, c’est qu’ils sont carrés !
— Tu n’exagères pas un peu quand même ?
— Non ! Vas-y, goutte ! Moi, entre de la merde et des briques, j’ai définitivement choisi mon camp !
— Ça vous dirait de vous concentrer un peu les gars ? 

Le silence retombe sur la petite tablée, même si Wilma-Jane affiche un visage fâché. 

— Ça serait quand même sympa que tu arrêtes de me considérer comme un gars, hein, Apo… 

Wilma-Jane tire une mine triste qui manque de faire fléchir la naine. Mais elle se ressaisit à temps, et poursuit son plan : 

— Voilà, vous étiez là lors du procès de Norbert ?
— Oui, évidemment, comme l’ensemble du village d’ailleurs.
— La moitié était là pour le dépecer le pauvre gus, et l’autre moitié est venu pour regarder ce massacre… réplique Angus.
— Alors moi, je venais pour regarder, se justifie Wilma-Jane. Vous savez, depuis que mon toubib m’a dit que la viande ce n’était pas bon, j’en mange plus trop…

Apolline se prend la tête entre les mains, regardant ses amis non sans désespoir. Wilma-Jane, grande adoratrice du saucisson bas de gamme, qui ne mange plus de viande. La naine se retient de déjecter une réplique cinglante, puis enchaine.

— Vous vous souvenez de ce que le juge a dit sur la fin de son discours ?
— Qu’il a beaucoup attendu ? Questionne la lavandière.
— Non !
— Qu’il allait refiler plein de travail à la police si on embêtait encore Norbert ? demande Angus.
— Mais non ! Pas ça non plus. Que Norbert était un enfant sans père ! Tout comme Jupiter d’ailleurs. Et comme Violetta aussi, et moi, cela dit en passant.
— Oui, OK, et alors ?
— Quatre enfants sans père, pour un village d’un millier d’âmes, vous ne trouvez pas ça étrange ?
— Tu sais, moi et les statistiques répond Angus, dubitatif.
— Oui, moi aussi, je ne suis pas vraiment familier de tout ce qui a attrait aux maladies infantiles, conclu Wilma-Jane, tristement.
— Mais qu’est-ce que tu me racontes là ? s’étonne effarée Apolline, les yeux grands ouverts. Les statistiques, c’est tout ce qui a en rapport avec les chiffres, pastèque !
— Ah, ça n’a donc rien à voir avec la maladie qui ne sert à rien là, tu sais, la fièvre et les boutons ?
— Non, ça, c’est la varicelle.
— Diantre, moi qui croyais que c’était une sorte de potage avec des pâtes… 

Apolline prend une grande respiration, et une immense goulée de sa bière. 

— Et bien figurez vous que sur les quatre enfants sans père, il se trouve que deux ont des pouvoirs ?
— Des pouvoirs ?
— Deux ? Angus est le seul à suivre, visiblement.
— Oui. Le soir où Norbert a échappé miraculeusement au gang des mères dégénérées du patelin, j’étais là, et je l’ai vu : ce type vole !
— Il a volé quoi ? Il faut l’arrêter tout de suite alors ! s’étonne Angus.
— Des pouvoirs !
— Mais non, pas voler dans le sens de voler. Mais voler quoi, comme un oiseau.
— Il volait ? hoquète Angus, plus que surpris.
— Des pouvoirs… Wilma-Jane est désormais en boucle.
— Oui, il flottait dans les airs. Un peu comme un ballon, mais en mieux. Il a même réussi à se diriger pour se planquer dans un renfoncement près d’une cheminée. Impossible de le voir si tu ne sais pas qu’il est là.
— Et ça, c’est un super-pouvoir ? demande Angus, perplexe.
— Tu ne trouves pas que c’est super incongru ?
— Ben oui, mais bon, les super-pouvoir, ça n’existe pas non ?
— Moi j’ai une autre théorie, réplique la lavandière. C’est la peur non ? Il parait que la peur donne des ailes, je l’ai lu dans un bon bouquin récemment.
— Parce que tu lis toi ? s’exclame Angus.
— Ben oui, qu’est ce que tu crois ? Et l’histoire de France, mon bon monsieur ! Et pas n’importe laquelle, celle de nos ancêtres les Gaulois !
— C’est quoi le titre de ton bouquin, à tout hasard ?
— Astérix et les normands ! s’exclame Wilma-Jane avec fierté.
— Ouai, je me disais bien aussi, rigole la naine. Mais je ne pense pas que ce soit la peur qui l’ai fait voler. Il savait parfaitement ce qu’il faisait. Il a un super pouvoir ce type, tout comme Violetta.
— Oui, et alors ?
— Et alors ? Ça fait deux enfants sans père avec des super-pouvoirs. C’est quand même étrange comme coïncidence non ? Peut être qu’il y a quelque chose de caché là-dessous, et que…
— Mouais vive le scoop, s’exclame Wilma-Jane, apparemment déçu.
— Comment ça ? Bégaye Apolline, surprise.
— Tu ne vas pas nous dire qu’avec deux enfants sans père qui ont des supers-pouvoirs, tu penses toi aussi que tu en as un ?
— Ben c’est que… oui, je me disais que…
— Arrête tout de suite, lui explique Wilma-Jane. Les supers-pouvoirs, ça n’existe pas, je te l’ai déjà dit.
— Et la chevelure de Violetta, s’emporte Apolline.
— Surement un problème avec son shampoing, rétorque la lavandière. Il ne faut pas que tu te berces de faux espoirs et de faux semblants. On est à Verlan, on est dans la vraie vie. Tu te souviens de la dernière fois que tu as voulu donner vie à tes espoirs ?
— Euh, c’était quand ? demande Angus, qui a du mal à suivre.
— Elle s’est retrouvée condamnée à mort par la troupe des fadas de la Tour, s’emporte la lavandière. Alors non, reprenons notre petite vie pas trop mauvaise, et arrêtons de chercher des chimères, ça ne sert à rien !
— Wilma a raison, conclut Angus. Toutes ces histoires de super-pouvoir, je pense que ça nous dépasse quand même un peu.

Apolline ne s’est jamais bagarrée de sa vie, mais le discours de son amie vient de lui faire l’effet d’un uppercut au niveau du menton. Elle est toute tourneboulée. Alors qu’elle espérait obtenir du soutien, elle ne récolte que des mises en garde, et se fait presque traiter de folle. 

Sans prononcer le moindre mot, ayant trop peur des dérapages, elle règle sa note, siffle sa bière, et prend congé de cette assistance dont elle ne comprend toujours pas la réaction. Ou alors si : ils ont la trouille. Comme tout le monde d’ailleurs. Peur de l’inconnu, peur de ce qu’ils ne pigent pas, peur de réussir, peur de rater, peur de leur ombre, et de celle de leur voisin. Le village entier est gouverné par la peur, et c’est probablement pour cela qu’il n’a pas évolué depuis des décennies… 

Apolline rentre chez elle, claque la porte, et sans prendre le temps de retirer ses savates, se jette sur son lit, et pleure. C’est la goutte d’eau qui fait déborder la pinte de bière. Il faut qu’elle évacue toute la pression qu’elle s’est mise, entre cette histoire et son travail. Et sangloter n’est pas un si mauvais moyen. Dormir aussi, mais c’est plus compliqué pour elle. Elle tourne en rond dans son lit humide pendant plus d’une heure. Puis se redresse, le regard rougeoyant, mais déterminé. Elle va leur prouver qu’ils ont tort. Tous autant qu’ils sont. Et surtout, pour la première fois dans les anales du village, quelqu’un va enfin arrêter d’avoir peur, et va affronter la réalité, aussi incongrue soit-elle !

Et elle sait où et quand commencer ses recherches. Ça se passera dès ce soir et dans la vieille réserve des archives de la Tour, endroit qu’on lui a toujours refusé l’accès. Pour sûr, il doit y avoir nombre d’ouvrages occultes consacrés à Verlan, et peut être qu’elle pourra faire d’une pierre, deux coups : comprendre cette histoire des enfants sans père, et expliquer comment Anthime a pu régner sur le patelin pendant tous ces siècles.

Une fois toute vêtue de noire, elle s’extirpe de chez elle pour s’enfoncer dans la pénombre du village. Le sol recouvert de neige atténue forcément la plupart des sons, et c’est sans encombre, sans avoir croisé quiconque et sans avoir fait sonner la moindre alerte qu’elle se retrouve une dizaine de minutes plus tard devant l’entrée de la Tour. Comme la plupart des travailleurs du bâtiment, elle sait comment pénétrer par le local à poubelle sans avoir besoin ni de clé, ni aucune compétence en effraction.

Elle grimpe jusqu’au premier étage, puis enquille le long couloir qui mène aux archives. Sans faire de bruit, elle se glisse devant le bureau du vigile, probablement la seule âme qui vive à cet étage, puis s’infiltre dans la bibliothèque. Connaissant le lieu par cœur, elle se dirige directement, toujours sans le moindre écho, vers la zone des ouvrages interdits au public. Puis se fige. Derrière elle, quelqu’un vient de l’appeler.

— Madame Apolline ! Que faites-vous ici à pareille heure ? Vous ne devriez pas être là !

La naine se retourne, fâchée d’avoir été interrompue. Et passablement irritée de voir qu’un obstacle se présente entre elle, et ses preuves, son avenir. Elle ne prend pas le temps de réfléchir pour trouver une excuse potable. Elle n’a plus le temps ni l’envie d’ailleurs, car elle n’a plus peur des conséquences de ce qui va suivre. 

— Ce que je fais ici, je ne crois pas que cela t’intéresse. Par contre, toi, je sais ce que tu fais là : tu es comme un gros chien, fidèle, serviable, mais qui dort la nuit. Qui dort longtemps, et profondément. Alors tu vas gentiment oublier que je suis là, tu vas aller dans ta niche, et tu vas aller ronfler comme jamais jusqu’à demain matin. C’est OK ? 

Au moment où Apolline prononce ces mots, elle est prise d’une sorte de vertige passager. Probablement les effets un peu tardifs de son trop-plein de bière. Puis cela s’estompe.

— Oui, OK, annonce-le jeune vigile, en retournant à son bureau.

Surprise par tant de facilité, et libre de choisir les livres qu’elle veut, Apolline s’empare de certains ouvrages que le conservateur des archives, un sombre sbire à la solde exclusive de Jacquouille lui a toujours refusé. En dix minutes, son affaire est pliée, et elle rentre chez elle. En passant devant la loge du vigile, elle constate que ce dernier ronfle encore plus fort que l’Orient Express.
Qu’allait donc découvrir la naine dans ces ouvrages obscurs ?
Le vigile s’est-il vraiment transformé en chien ronfleur ?
Et surtout, les tartes de Joey sont elles vraiment moins mauvaises que ses brownies ? 

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