S3E012 : Celui qui ne voulait pas se présenter

Le village se remet tout doucement des festivités de fin d’année, tandis que les préparatifs pour les premières élections du patelin s’accélèrent. Faute d’éléments concrets, les recherches sur l’histoire du hameau ont été abandonnées, et Apolline peut s’atteler à toute la mise en place pratique de l’évènement, tache à laquelle elle se sent comme un poisson dans l’eau, car connaissant bien des rouages de la façon de fonctionner séculaire de la population Verlanniene. 

Cependant, la dispute entre les numéros 1 et 2 temporaires à la tête du patelin lors de la soirée de Noël en faveur des enfants a laissé des traces. Car si l’ambiance tendue à la tête de l’administration était un secret de polichinelle, les principaux protagonistes se sont toujours arrangés pour tenir cela confiné entre les quatre murs fort imposants de la Tour, bien aidés par leur garde rapprochée, très à l’aise au moment de jouer à « oh non, il ne s’est pas passé ça, vous avez mal compris, ou on vous a menti… ».

Avec l’explosion au grand jour de ce que tout le monde savait déjà plus ou moins, la population du bled, dont la plupart étaient quand même encore assez confiants dans la façon de diriger de l’organisation en place, a touché du doigt les limites du système séculaire conçu par Anthime, et comprend que si le village n’a pas évolué depuis des siècles, ce n’est pas à cause de son isolement ou de sa petitesse, ou du train train très sécurisant dans lequel certains aiment se prélasser, mais parce que les pontes ont une sainte trouille du changement, et qu’ils sont réfractaires à toute idée de modernité et d’amélioration. Le hameau, c’est la zone de confort de ses décideurs, qui ont toujours fait comme cela, et qui, jusqu’alors, ont cultivé ce qu’il fallait pour que personne n’ait vraiment l’idée de changer. 

Et alors que Jacquouille et Monica ont fait profil bas durant plusieurs semaines, espérant que tout cela allait se tasser, le pire pour eux surgit du fin fond d’une ruelle sombre. Une venelle qui se termine par une impasse, dont la seule issue possible est une taverne, où « tout est bio, tout est bion ». Ce jour-là, au cœur du mois de janvier, Apolline, Angus et Wilma-Jane partageaient un verre de stout avec un nouveau venu, Norbert. Le coach sportif, réhabilité à la faveur de la sentence implacable du juge Robert, commençait à trouver sa clientèle au sein du village. Et parmi les plus réguliers, Angus a réussi à faire en sorte que ses deux amies fassent un peu d’activité physique, et tous les jeudis, ils vont se faire une séance spéciale de « body weight », cette musculation basée sur des mouvements entrainés par le poids du corps. Et après quelques sessions, ils ont sympathisé avec le coach, qu’ils invitent de temps à autre au pub pour boire un verre. Ce dernier fait contre mauvaise fortune bon cœur, d’autant plus qu’il a trouvé un breuvage « moins dégueu que les autres », un genre de jus de betterave qui a un étrange gout de champignon, ce qui n’est pas si désagréable une fois qu’on en a l’habitude. Mais comme un peu partout dans le village, leurs conversations tournent autour des prochaines élections.

— Alors Appo, qui c’est qui est candidat cette semaine ? demande la lavandière
— Je n’ai pas le droit de te le dire, répond la naine le plus sympathiquement possible.
— Ah ben non, pas encore. Je suis curieuse moi, tu sais.
— Oui, justement. Mais tu as lu la loi électorale que nous avons promulguée début janvier ?
— Promulgué ? C’est un peu comme quand tu mets de la pomme de terre avec de la viande hachée ça ?
— Non Wilma, ça, c’est parmentier. Et ça me rappelle que ça fait un moment que je n’en ai pas mangé, déclare Angus, l’attention attirée par le fond de la pièce.
— Mentier ? C’est pas comme quand on se débine ? Pas vrai, hein, coach ? Wilma-Jane est hilare, le coach un peu moins.
— En fait, j’ai arrêté de manger de la viande depuis un certain temps déjà…
— Toute la viande ? s’inquiète la lavandière.
— Oui, quasiment.
— Tu es mégane alors ?
— Non Wilma, on dit végan, corrige Apolline. Et puis c’est plutôt végétarien non ?
— En fait, le terme exact, c’est flexitarien.
— On dirait un nouvel exercice pour gainer ses abdos, rigole Angus.
— Non, en fait c’est que… tente d’expliquer Norbert, dont la nervosité est assez palpable.
— … si tu es flexi, c’est que tu n’as rien ! raille Wilma-Jane, absolument pas concentrée sur le sujet.

Mais le regard d’Angus et d’Apolline lui fait comprendre qu’elle ferait mieux de la boucler.

— En fait, reprend Norbert, des trémolos dans la voix, flexitariens, c’est ne manger de la viande que très rarement. Grosso modo, uniquement quand tu n’as pas d’autre choix, lors d’un repas de famille ou une invitation au resto…

Le reste de la conversation sera noyé dans le brouhaha qui s’échappe du fin fond de la salle. En effet, un attroupement assez singulier s’est opéré. Feu le gang des femmes désespérées de Verlan s’est réuni autour de la grande table au fond de la brasserie.

De là où il se trouve, Norbert a eu tout loisir de voir débarquer les unes après les autres les typesses qui l’ont pourchassé pendant tout un après-midi, le forçant à des mesures extrêmes pour pouvoir s’en sortir. Mais cette fois-ci, elles ne sont pas venues pour lui, bien que la plupart d’entre elles l’ont fusillé du regard avec des armes de fort gros calibre quand elles se sont rendu compte qu’il se restaurait dans la taverne. 

Évidemment, en maitresse de cérémonie, et fort de l’autorité qu’elle a su imposer à ses comparses, Henrietta prend la parole.

— Mesdames, je vous ai demandé de venir ici parce que j’ai longtemps réfléchi. Et je crois qu’il est temps que nous passions à l’action !
— Quoi, nous allons enfin tabasser le coach ? demande l’une d’entre elles.
— En plus, c’est facile, il est coincé là-bas au fond ! Il ne pourra pas s’enterrer et bouffer des cafards pour s’en sortir cette fois !
— Non, c’est sûr, mais les cafards, il les a déjà dans l’assiette, se marre une autre.
— Il s’est enterré pour nous semer ? s’interroge Henrietta, pas vraiment mise au parfum de ce genre de rumeurs depuis que le juge Robert lui a interdit de s’en prendre au coach sportif.
— C’est ce que m’a dit le révérend Cœur-en-joie, murmure la petite vieille toute devant, comme si elle ébruitait le secret de l’assassin de JFK.
— De toute façon mesdames ce n’est pas à lui dont je faisais allusion. Je vous rappelle que nous avons eu interdiction de nous en prendre à lui. D’ailleurs, depuis le jour du jugement dernier, mon fils ne m’a plus parlé de ses agissements, donc notre action a été bénéfique, quoi qu’on en dise.
— Alors, pour quoi nous as-tu réunis ? s’interroge Georgette, celle qui ne quitte plus son rouleau à pâtisserie.
— Des élections pardi ! Nous avons notre rôle à jouer, car nous n’avons plus à subir les fantasmes carriéristes d’une entité générationnelle pantouflarde et oppressive !
— Ouai, bien dit !
— Pour sûr, on est d’accord !
— Les femmes toutes ensemble pour les élections !
— Ce que nous voulons, c’est changer de régime ! hurle une dame dans le fond, son verre vide à la main.
— De régime ? Il faudrait peut-être commencer par en faire un non ? s’étonne une autre.
— Viva la révolucion ! scande une dernière, sans vraiment comprendre ce que cela veut dire. 

La plupart des réactions sont toutes de cet acabit. Il n’y a que la petite vieille de devant qui ose poser la question qui taraude tout le monde.

— Oui, mais vous parlez de qui là vraiment ?
— Ben des élections, vitupère sa voisine, brandissant sa chope vide.
— Ah oui… Ah bon…

La cacophonie s’intensifie autour de ce petit groupe, alors que Joey s’affaire derrière son bar. Au bout d’une quinzaine de minutes, et après que Joey ai livré une nouvelle tournée de bière, Henrietta monte sur une chaise, et prend la parole.

— Mesdames, si je vous ai réuni ce soir, c’est parce qu’il faut que les femmes désespérées de Verlan fassent entendre leur voix lors de ces élections.
— Tu veux te présenter ?
— Me présenter ? Mais quelle idée ! Non, nous allons choisir notre candidat, et nous allons l’aider à gagner !
— Un candidat, mais qui ? Tu as vu la tronche des gars qui se présentent ? Le chef à moustache et sa girafe d’adjointe. Lui, il n’a pas inventé le plat de la main morte celui-là. Quant à elle, je ne sais pas si c’est de naissance ou quoi, mais la vue de la bourgeoise, ça me fait de l’aérophagie.
— Justement, c’est un autre candidat qu’il faut appuyer. Si c’est l’un de ces deux-là qui est élu, c’est blanc bonnet et passe-montagne, on sera dans la même mouise, et nos enfants n’auront toujours pas de bus pour aller étudier à la grande ville !

L’argument fait mouche, son assemblée se crispe, et commande à nouveau de la stout en grande quantité. 

— Mais qui donc veux-tu faire élire ? se demande Simone, qui n’avait pas encore beaucoup parlé ce soir.
— Je ne sais pas, vous avez des noms à proposer ?
— Le commandant Sylvestre, lance une voix à l’arrière-plan.
— Il ne veut pas, il veut rester neutre. Ce qui élimine aussi le juge Robert, répond Henrietta, qui s’est mis au parfum avant de venir.
— Et pourquoi pas le révérend Cœur-en-joie, demande Marie-Jo, qui s’est mis beaucoup de parfum avant de venir.

« Et pourquoi pas ta mère », lui répond la grosse voix, qui apparemment suit avec grande assiduité la discussion. Cela calme les ardeurs de ces dames, mais pas le chahut, qui s’élève de plus en plus haut au fond de la taverne.

— Ces m’dames v’lent encor’ d’quoi mange ? J’du g’teau à la c’rotte, fait maison. C’est bio, c’est bion ! Joey n’en démord pas, depuis qu’elle a trouvé ce jingle, elle ne s’en sépare pas.
— Mais bien sûr, il a raison le barman, relance Simone. Et ce bon monsieur Carrote ? Personne n’en parle, mais il serait un candidat idéal.
— Ah ben oui, s’exclament en cœur Henrietta et la moitié de ses invitées.
— Mais il vient tout juste d’arriver, interroge Georgette
— Ben justement, c’est un argument en plus en sa faveur. Il n’est pas corrompu par des années sous le joug d’Anthime ! Il vient des patelins environnants, il est frais, il a vu le vent de la modernité, celui qui ne remonte jamais depuis la Valée. Il ne peut que nous apporter bonheur et bienfaits ! Henrietta est transcendée. Et puis surtout, il est fort sympathique et charmant !
— Exactement ! apparemment, une dame dans le fond vient de se réveiller.
— Et puis un homme qui a réussir à écrire un mot sympa à Mamie Carnet, c’est un signe non ?
— Moi je ne suis pas sûr que le fait que Mamie Carnet le trouve sympathique soit vraiment un signe de bonne santé mentale, s’inquiète à nouveau Georgette.

Malgré les réticences de certaines, la décision collégiale était prise. Mac Harrot serait le candidat de la voix de la raison, le candidat des femmes au foyer désespérées de Verlan.
Mais acceptera-t-il un tel fardeau, alors qu’il comptait couler des jours paisibles pour sa retraite ?
Sera-t-il suffisamment crédible face aux bêtes politiques que sont Jacqouille et Monica ?
Et puis surtout, qu’est ce qu’il y avait vraiment d’écrit sur la missive positive de Mamie Carnet ? 

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