S3E013 : Celle qui ne gagnera pas la guerre

Le local du « comité neutre d’organisation des premières élections » est en pleine ébullition ce matin. Et pour cause, alors que trois candidats se sont déjà inscrits, et qu’un quatrième a récupéré le dossier idoine, les préposés, sous le joug de leur ombrageux chef, se sont lancés dans une sorte de course poursuite à la vie, à la mort.

N’ayant pas atteint la quintessence ultime plus que parfaite qu’il souhaitait dans son service, ayant la fâcheuse manie de vouloir tout connaitre, tout contrôler, tout maitriser, et ce dans les moindres détails, y compris quand ceux-ci n’ont rien à voir avec la préparation du scrutin, le commandant Sylvestre s’est jeté corps et âme dans son « œuvre », travaillant de jour comme de nuit, poussant ses troufions à faire de même, regrettant parfois que la loi ne l’autorise pas à pouvoir les menacer avec un fusil à baïonnette. Malheureusement, son grand âge ne le préserve plus des aléas causés par une fatigue toujours plus importante. Et couplé à la météo extrêmement chafouine du village au cœur de l’hiver, il multiplie ainsi les petits pépins de santé, les rhumes, les gastros ou autres contrariétés qui le brident, l’obligent à rester de temps à autre chez lui, et ralentissent fatalement le processus. 

Ce retard et ces délais qui s’allongent ont pour conséquence d’irriter d’autant plus le militaire, devenant de plus en plus perfectionniste et bougon, augmentant les risques d’une maladie nettement plus sérieuse. Un vrai cercle vicieux dans lequel il s’embourbe tout seul, tirant avec lui toute son équipe dans un puis sans fond, plombant l’ambiance globale, notamment sur ses collaborateurs directs, sa fille Élisabeth qui a du mal à se positionner, entre le chien qui suit aveuglément, et l’être humain qui en à marre et Apolline, qui dort de moins en moins, écartelée par ses recherches personnelles et son envie de ne pas prendre le temps de bien faire les choses. 

— Apollo, nous avons un problème ! s’exclame Elizabeth en déboulant à toute vitesse dans le petit local du comité d’organisation. 

Sophie, la quatrième secrétaire depuis le début de l’année, chargée de rédiger les actes et les courriers, sursaute, et laisse tomber son verre qui contenait un reste de jus d’orange. Elle se confond en excuses, et s’enfuit à toutes jambes dans l’arrière-boutique récupérer de quoi éponger. Apolline s’approche, attirée par le chahut. 

— Euh, Élisabeth, je vais te dire que non. C’est soit Houston, soit Apolline. Mais Apollo, ça ne le fait pas. Sauf si tu veux te la jouer façon Rocky, mais j’ai comme un doute, étant ni boxeur ni ultra baraqué, et encore moins de la couleur ébène avec une crête sur la tête… répond la naine avec un sourire en coin. 

Élisabeth marque une pause, la main sur la poignée de la porte encore ouverte, regardant la naine qui rangeait des courriers dans le porte-vue des instances en cours. 

— De… J’ai dit quoi ? Je ne comprends pas trop là…
— Tu m’as appelé « Apollo ». Ce qui n’est pas trop mon prénom. Mais comme tu as dit ensuite « nous avons un problème », ça pouvait prêter à confusion.
— Oui, c’est ça, nous avons un problème. 

La tonalité de la voix de la fille du commandant est encore montée d’un cran dans les aigües, alors qu’elle claque la porte. 

— Mon père… Euh, le commandant est malade ! Élisabeth a pour ordre de ne pas parler de son père en tant que tel en public, mais rien ne dit qu’elle ne l’appelle pas non plus comme cela à la maison.
— Oui, enfin malade, il l’est depuis un moment, répond la naine.
— Je ne te permets pas de parler de lui de la sorte ! Il est parfaitement sain de corps d’esprit !
— Oh là, calme-toi bichette, tempère Apolline, consciente de la mauvaise interprétation de ses propos. Je voulais dire qu’il avait des soucis de santé depuis un moment. L’autre jour, il est allé 18 fois aux toilettes, et je peux te dire que ça ne sentait pas vraiment l’eucalyptus quand il partait. D’ailleurs la petite Sophie elle est allée faire ses besoins à la paroisse de l’autre côté de la place, ayant trop peur de choper un vilain microbe qui traine.
— Oui, c’était une gastro. Mais là, c’est plus grave, c’est plus grave !!!

Élisabeth est complètement hystérique. Apolline attrape la première chaise qui traine, et en profite pour s’assoir.

— Va y Babeth, pose ton prose sur un fauteuil, détend toi, et explique-moi ce qui se trame.
— Le commandant… Il a… Il a… Il a…

Voyant qu’elle rame, Apolline lui indique une chaise, que la fille du commandant consent enfin à utiliser.

— Il a… Il a la goutte ! La goutte ! C’est ça, la goutte ! Une crise de goutte ! Une vraie, une grosse… C’est horrible ! Son pied ressemble à un topinambour géant. Il peut plus le poser, il peut plus marcher. Il ne peut plus venir ! C’est la merde ! C’est foutu, les élections, on n’y arrivera pas ! Chier, crotte, et ré-chier ! 

La vulgarité ainsi exprimée par la fille du commandant marque le point culminant de son hystérie générale. Apolline est presque choquée, mais elle ne sait pas encore trop si c’est d’avoir entendu une grossièreté sortir du moulin à parole de celle qui les combats avec un acharnement quasi terroriste, ou si c’est de voir Élisabeth, après être resté les deux mains devant sa bouche pendant un moment, puis se précipiter sur son portefeuille pour en extirper une pièce de monnaie et la glisser dans la boite à grossièretés. 

Élisabeth pousse ensuite un grand soupire de soulagement.

— Que cela reste entre nous, d’accord ? 

Apolline n’a d’autre choix que de répondre en éclatant de rire, devant le côté lunaire et ubuesque de cette situation. Une fois passé le rire, elle reprend.

— Donc, ton père est cloué au lit c’est ça ?
— Affirmatif !
— Et il n’a aucun moyen de venir ici pour avancer le processus des élections ?
— Affirmatif !
— Et en quoi c’est un problème ?
— Affirmatif !
— Et jamais tu n’arrêtes de parler comme un troufion de première classe ?
— Affirmatif.

Apolline soupire à son tour. 

— Elizabeth… On ne s’est pas souvent bien entendue toutes les deux, mais je pense que tu t’affoles un peu vite. Le plus gros du travail est fait, et si ton père n’est pas là, il n’est pas loin. On peut s’en sortir sans lui, et je pense même qu’on peut faire mieux, avec un peu plus d’écoute et d’échange…
— Mais tu as déjà vu comment ça se passe quand il n’est pas là ? Les autres s’énervent dès que je parle.
— Non, pas dès que tu parles. Uniquement quand tu parles et que tu te prends pour ton père.
— C’est à dire.
— C’est-à-dire ? s’étonne la naine. Tu as vu ce qui s’est passé l’autre jour quand Jacquouille est venu pour avoir la liste des candidats et que tu as refusé.
— Ben oui, c’est normal. J’ai fait comme mon père aurait fait.
— Oui, effectivement, tu as respecté la procédure en ne divulguant pas la liste des candidats avant le jour idoine. Et tu as très bien fait. Mais sur la forme, tu t’es comporté de la même façon que ton père. Tu as parlé à l’autre pitre de moustachu comme si tu étais un chef militaire avec des milliers de cadavres au compteur.
— Et alors ?
— Et alors ? Tu es une femme, tu fais la moitié de la carrure de ton père, et tu n’as probablement jamais rien tué d’autre que des fourmis dans ton jardin en sortant les poubelles !
— C’est que je… Je ne comprends pas.
— C’est pourtant simple, ma belle. Quand il n’est pas là, et que tu dois décider à sa place, tu te prends pour lui. Tu deviens lui. Tu parles comme lui, et j’ai même remarqué que tu bouges les mains comme lui. Un véritable mimétisme. Surement que cela doit t’aider dans la prise de décision et le positionnement, mais ce n’est pas la bonne façon de faire. Les gens ne disent rien à ton père parce qu’ils ont peur de lui. Personne ne va aller reprocher son attitude à un type qui dort avec un calibre 35 sous son oreiller.
— C’est un calibre douze. Plus petit, plus confortable aussi…
— Qu’importe, tu comprends ce que je veux dire ? Par exemple avec Jacquouille, quand ton père lui parle, il a la trouille. C’est une trouille physique plus qu’autre chose. Ce pleutre pense que s’il asticote un peu trop ton père, il va s’en manger une, et on retrouvera sa tronche et son horrible moustache quelque part entre Mars et Saturne. Sauf qu’avec toi, ce n’est pas le cas. Personne n’a peur de toi. Et si effectivement tu en viens à coller une beigne à quelqu’un, au mieux, tu vas lui faire rougir la joue, et c’est tout.
— Tu veux que je frappe Jacquouille ? La question d’Élisabeth surprend la naine.
— Non, lui, un jour, c’est moi qui m’en chargerai. Et il en aura mal jusque dans la moustache.
— Mais alors, de quoi tu me parles ? Je ne comprends pas bien où tu veux en venir.
— Je veux juste que tu arrêtes de te prendre pour lui. Sois toi, agit comme tu le penses. Respecte les procédures, mais à ta façon.
— Oui, mais si papa n’est pas d’accord.
— Je ne te dis pas de ne pas suivre ses ordres, je te dis juste de les suivre de la façon que tu veux. Sois toi, et pas une copie de lui avec des nichons…
— AAAAAAH ! Élisabeth se précipite vers la boite à gros mots et la tend à Apolline. Les règles sont les règles !
— Oui, voilà, justement. Commence par arrêter de crier dès qu’un mot te parait un peu suspicieux. Détends-toi. Tiens d’ailleurs, c’est quoi le gros mot que j’ai dit.
— Ni… Élisabeth hésite.
— Oui, ce n’est pas un gros mot. C’est du champ lexical familier, je te l’accorde. J’aurais pu parler de seins, de seins, de mamelles, ou de pis à la limite. Mais ce n’est pas un gros mot. Et puis si tu le répètes, tu devras toi aussi mettre une pièce. Donc range ton machin, on va en rester là, et essayer d’aller de l’avant veux-tu ?

La fille du commandant opine du chef. Et alors que Sophie revient les mains pleines de chiffons, les deux se remettent au travail, conscientes de l’importance de leur mission, car avec ou sans son père, il faut que ce scrutin soit préparé, il en va de l’avenir du patelin, voire même de sa survie.
Mais est-il possible que les élections n’aient pas lieu si le général est alité trop longtemps ?
Le destin du village peut-il partir en ratatouille à cause d’un topinambour ?
Et puis surtout, il y a combien d’argent dans la boite à gros mots d’Élisabeth ?

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