S3E014 : Celui qui ne sera pas élu

Dans quinze jours auront lieu les premières élections de Verlan. Un moment historique s’il en est. Un moment hystérique aussi un peu, puisqu’après le dépôt des candidatures, il y a de cela un mois, la vraie campagne a commencé la semaine dernière. Les 4 prétendants avaient trente jours, pas plus, pas moins, pour diffuser leurs programmes, échanger avec la population, et pour débattre à un ou plusieurs adversaires, face à la foule, sur la scène prévue à cet effet montée sur la grande place du village.

Chaque soir, Jacquouille et Monica se donnent en spectacle, un expliquant à l’autre pourquoi il est mieux, et pourquoi le peuple de Verlan devra voter pour lui. Si leurs querelles ont attiré le chaland en début de semaine, il n’y a guère que leurs anciens compagnons sous l’égide d’Anthime qui reste pour discourir, sachant que la plupart n’ont pour l’instant pas choisi leurs camps, ils se décideront surement une fois les résultats proclamés, affichant clairement leur soutien au vainqueur. 

Mais ils ne sont pas les seuls à avoir déposé un dossier. Mac Harrot, poussé par son contingent de supportrices, a finalement officialisé sa candidature. Un quatrième larron s’est même invité aux agapes, Bernard, un gars sympathique, qui habite au rez-de-chaussée de la bâtisse où loge aussi Apolline, ex-professeur de lettres qui tente sa chance après un pari perdu avec son club de Scrabble. Cependant, il a des idées très arrêtées sur la question, et un véritable sens oratoire capable de subjuguer la foule. 

La dernière semaine avant les élections auront lieu les grands meetings à la salle des fêtes. Les quatre protagonistes seront tirés au sort, et chacun organisera, dans l’ordre du tirage, sa réunion générale, ultime chance d’exposer ses propositions et de convaincre les gens de voter pour lui. 

Entre temps, chacun est libre de programmer les conférences qu’il souhaite, dans les endroits qu’il désire. Au fond d’un des troquets du village semble être une des options préférées de chacun, mais certains ont aussi tenté une approche différente. Discuter de la chose publique devant des civets et des côtes de bœuf a une vertu éducative, a plaisanté Bernard en ouverture de son colloque au sein même de la boucherie Chevaline. Son premier meeting a d’ailleurs marqué les esprits, ce qui a pas mal aidé sa cote de popularité. Il l’a tenu en face du petit cordonnier du patelin, un artisan comme on en fait plus. Et pour discourir de la gouvernance du village, et des manquements des gens en place, il n’a fait que parler de ses chaussures. À chaque fois que quelqu’un lui demande comment cela se passe au hameau, il regarde ses pompes. Un vrai tour de force poétique et politique, si bien qu’après avoir rassemblé huit personnes pour ce premier symposium, il en concentra une vingtaine la réunion suivante, et ainsi de suite, donnant une coloration aussi rafraichissante qu’inattendue à ces élections. 

Et alors que le premier grand meeting publique officiel de la campagne se déroule dans une semaine tout juste, Apolline a réussi à convaincre Wilma-Jane, Angus, Norbert et Élisabeth, avec qui les rapports se sont largement adoucis depuis l’épisode de la goutte de son géniteur, pour faire une tournée des colloques du soir. 

Le petit groupe s’est rassemblé juste en face de la Tour, où une fois encore, Monica et Jacquouille se sont ouvertement envoyé des insanités à travers la truffe. Quasiment les mêmes depuis un mois, mais les gens sont toujours plus nombreux pour les admirer, montrant ainsi que les déjections et les comportements venant tout droit du caniveau cela reste parlant pour la masse. Hormis ces mises en scène burlesque au plein cœur de la place du village, le centre névralgique selon leurs propres critères, aucun des deux n’a souhaité proposer la moindre réunion un peu plus intimiste dans un lieu approprié au sein du hameau. Pas le besoin ou pas l’envie de s’abaisser à rencontrer la population, et peut être aussi la trouille de se retrouver enfermé dans une pièce remplie de détracteurs en provenance directe du camp d’en face, les raisons sont multiples, mais aucun des deux n’a jamais vraiment expliqué dans le détail le pourquoi de ce choix incongru. 

N’ayant aucune intention de voter ni pour l’une ni pour l’autre, le petit groupe reste une quinzaine de minutes à profiter du spectacle, notant ça et là quelques noms d’oiseaux qui pourraient être utilisés plus tard, puis prennent congé, en prétextant que trop de bêtise risquerait d’abimer leur cortex préfrontal. D’autant plus que le duel du jour était particulièrement fleurit et vulgaire, pour preuve, Élisabeth a passé plus de la moitié du temps les mains sur les oreilles pour se prémunir des sombres insanités qui étaient échangées. 

Le meeting suivant se déroule quasiment à domicile pour les quatre amis, puisqu’il se trame au fond du pub O’Macadam, transformé pour l’occasion en véritable quartier général pour le gang des femmes au foyer désespérées, et leur super poulain : Mac Harrot. 

Le dernier venu au village, après une longue semaine de harassement et de quasi-harcèlement de la part des adeptes du rouleau à pâtisserie en guise d’arme de destruction massive, a finalement accepté de se présenter aux élections, conscient d’avoir quoiqu’il arrive un nombre fort intéressant de voix déjà acquises en sa faveur. 

Ce meeting est le second qu’il donne, toujours au même endroit. Son groupe de supporteur ayant choisi Mac Harrot comme tête de liste un soir de beuverie au pub O’Macadam a décidé qu’il en serait ainsi pour toute la campagne : tout se passera ici, qu’importe ce qu’en diront les gens. 

Mis à part quelques tables dans le fond qui n’ont pas été déplacées, dont l’habituel établi d’Apolline et ses comparses, toutes les autres ont été disposées en arc de cercle, dos au bar, entourant un pupitre plus large montée en estrade, où se présentera Mac Harrot d’ici peu. Les gens ont tout loisir de s’assoir soit par terre, soit sur les chaises disséminées çà et là. Joey surplombe la foule depuis son comptoir, d’où elle fait passer boissons et petits fours, dont les recettes viennent tout droit d’un vieux livre de grand-mère qu’elle gardait précieusement pour l’occasion. 

La tenancière du bar n’en oublie pas pour autant ses plus fidèles clients, qu’elle abreuve régulièrement d’agapes gratuites, chose qu’elle ne faisait jamais auparavant. 

— T’nez, c’est pour vot’ p’tit creux, annonça-t-elle tout sourire en posant une assiette garnie juste devant Norbert.
— C’est quoi ? demande Angus désignant l’espèce de pâte beige avec des tartines de pain carbonisé.
— D’h’mouch ! Ça vient du poche ‘rient ! Un r’cette’cestrale de m’m’mie !
— Fantastique, ricane Wilma-Jane, dont le côté épicurien supporte de moins en moins la nourriture du rade. Et c’est pour quoi ?
— J’vous l’ai dit, c’est pour vot’ p’tit creux.
— Oui, ou une fissure à colmater dans un muret. J’en ai d’ailleurs vu plusieurs par là-bas… 

Joey ne goutte guère à la plaisanterie de la lavandière. Et pour marquer sa désapprobation, elle fronce les sourcils. Et s’il y a quelque chose qu’O’Macadam, aucun des clients ne souhaite, c’est de voir Joey froncer les sourcils. 

— Elle plaisante, rétorque Apolline, trempant une biscotte dans la pâte pour faire bonne figure. 

Heureusement pour eux, un chaland accoudé au bar hèle la tenancière, qui s’échappe dans un grognement. 

— Enfin, on plaisante, on plaisante, mâchouiller Wilma-Jane en même temps qu’un bout de biscotte… 

Alors que le meeting est en pleine ébullition, et que les vieilles dames se sont déjà bien rougi les phalanges à applaudir à tout va, Apolline montre l’horloge à ses amis.

— Bon, on en a assez vu ici. C’est bientôt l’heure du meeting de Bernard, et on a encore tout le village à traverser pour se rendre à la boulangerie du père Pain.
— Mais pourquoi veux-tu quitter ce meeting-là, c’est sympa non ? Angus est circonspect.
— Non, mais je suis d’accord avec Apo, je pense que l’autre serait mieux, insiste Norbert, pas vraiment à son aise dans un espace clos avec tant de femmes qui ont voulu sa peau.
— Oui, et puis à la boulangerie, au moins il y aura des trucs sympas à manger, conclut WiIlma-Jane, poussant tout le monde vers la sortie. 

Une quinzaine de minutes plus tard, le petit groupe se présente devant la boulangerie, encore illuminée, mais terriblement déserte. Comme personne n’osait vraiment entamer les discussions, c’est Wilma-Jane qui ouvre le bal :

— Euh, vous n’auriez pas des quiches, ou des trucs dans le genre ? C’est pour colmater un petit creux en forme de fissure, demande la lavandière.
— C’est une boulangerie ici, pas une quicherie !
— Non, mais ça va, vous n’auriez pas un truc à manger là, j’ai un vieux reste d’enduit de rebouchage dans mon estomac, pas sûr que je tienne la nuit avec ça
— J’ai un peu de tourte, mais elle date de ce matin, alors elle est plus très fraiche.
— Ça va le faire quand même, lance la lavandière, les yeux déjà tous pétillants.
— Et sinon, vous avez des nouvelles du meeting de Bernard, demande Apolline, un peu inquiète.
— Euh non. C’était ce soir ?
— Ben c’est l’info que nous avons eue, oui.
— Ah, c’est fâcheux, j’allais fermer là. Vous êtes sûr ? C’est que je n’ai pas la mémoire des dates, je peux peut-être me tromper. Mais je crois qu’il ne voulait peut-être pas le faire en même temps que Mac Harrot.
— Vous êtes sur, insiste Apolline ?
— Quasiment. Revenez demain. Et je vous préparerai de la quiche pour le dédommagement, souri le père Pain, visiblement content de ne pas avoir à faire d’heures supplémentaires. 

Sur ces entrefaites, le petit groupe se sépare pour rentrer chez soi. Apolline est la seule à s’inquiéter du sort de Bernard, car elle reste persuadée que le meeting devait se tenir ce soir, en tout cas c’est ce qui était marqué sur le planning officiel que chaque candidat a remis au commandant avec son dossier d’inscription. Le Bernard en question créchant au rez-de-chaussée de la bâtisse où loge Apolline, elle en profite pour passer chez lui. Au pire, s’il y a méprise, elle inventera une quelconque excuse pour se dédouaner de rendre visite si tard à un prétendant aux élections. 

Mais de méprise, il n’y a pas, car personne ne répond. Après avoir lourdement insisté sur la sonnette, elle s’en va toquer à la porte, espérant qu’un coup plus sourd soit plus efficace au niveau des esgourdes du vieil homme qu’un dring strident. On ne sait jamais, avec les personnes âgées, les troubles auditifs peuvent prendre des formes les plus diverses. 

Mais de tocage, il n’y en aura point non plus, car la porte est entreouverte. Elle se hasarde à l’intérieur. L’ambiance est morne et silencieuse. L’appartement est largement plus vaste et plus spacieux que le sien. Ce qui n’étonne pas la naine, les mansardes sous les toits ne sont pas réputées pour cela, qu’importe l’endroit au monde. Elle déboule dans le salon, propre, et silencieux. Elle se coule dans la chambre. Inquiète, elle allume la lumière, et sursaute, avant de pousser un cri d’horreur.
Mais qu’à-t-elle donc vu ?
Bernard sera-t-il apte à assurer son meeting demain ?
Et puis surtout, qui a bien pu donner la recette de cette pâte à enduit que leur a fait manger Joey tout à l’heure ? 

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