S3E015 : Celui qui avait des chaussettes dépareillées

Le retour du commandant après sa crise de goutte n’a pas fait que des heureux. Encore plus irascible et autoritaire que d’habitude, il a exigé de revoir point par point tous les éléments qui sont sortis alors qu’il était alité, reprenant même certains points de la communication autour des élections, réclamant que les affiches de campagnes des prétendants soient réalisées par son administration plutôt que par les candidats eux-mêmes. Cela veut dire toujours plus de travail pour son équipe de forçats, et toujours plus de temps perdu à faire des choses qu’ils ne sont pas censés faire.

Et au milieu de ce fouillis organisationnel et de cette fuite en avant des problématiques, Apolline rame. Promue responsable pour la gestion et l’interface avec la population du village, elle faillit de plus en plus à ses obligations. Distraite par les révélations qu’elle a eues, dormant moins que d’habitude, faute à la fatigue et à une attention déclinante, elle accomplit les tâches qui lui ont été données par le commandant avec une grande lenteur, et plonge dès la nuit venue à corps perdu dans ses recherches sur son passé, sur ces pouvoirs étranges, sur celui qu’elle pourrait peut être avoir, le tout pour échapper à son quotidien fort pénible. 

Par chance, bien que ce terme semble bien mal utilisé vu les circonstances, le scrutin vient d’être exceptionnellement repoussé suite au décès de Bernard, qui est passé de simple vieillard anonyme à tribun mort pour la patrie en quelques semaines. C’est Apolline qui l’a retrouvé pendu dans sa chambre, sans mot d’excuse, ni tambour, ni trompettes. Et alors que personne ne le connaissait vraiment il y a un mois, il a eu droit à des funérailles en grande pompe. Cortège sur la place du village, homélie dans une église pleine, chants funèbres jusqu’au cimetière, tout a été fait pour rendre hommage à ce courageux personnage qui faisait de la politique en regardant ses chaussures. 

Jupiter, fort de ses études de police scientifique, s’est proposé pour aider Angus pour cette enquête fort compliquée. Tout tend à faire penser que Bernard s’est suicidé. Mais le fils unique d’Henrietta suppute qu’il y a anguille sous roche. D’une part, très souvent, un suicide est accompagné d’une lettre de motivation, chose que personne n’a trouvée à son appartement. Et surtout, pourquoi un personnage aussi jovial qui prenait un plaisir certain avec cette élection, d’aucuns le voyaient même gagner au final, se serait suicidé ? 

Pour Jupiter, et Angus, soit l’intégralité des forces de police du village, c’est un crime crapuleux issu des milieux politiques. 

— Quelqu’un ne voulait pas qu’il gagne, et il est fort à parier que le coupable se trouve parmi les supporteurs des trois autres candidats. Reste à savoir lequel ! Angus est déterminé comme jamais.
— Je suis d’accord avec toi, je pense qu’on a cherché à le virer de l’équateur, répond Jupiter !
— De l’équa-quoi ?
— Ben de l’équa… euh, teur non ?
— Bon, OK, faisons comme si j’avais compris. 

À ce moment-là, quelqu’un tambourine à la porte.

— Angus ! Angus, magne-toi, c’est méga à la bourre d’urgent là ! Angus !
— Oui oui, Apolline, que veux-tu ?
— Tu fais quoi dans une heure ?
— Ben je continue mon enquête sur la mort de Bernard, pourquoi ?
— Non, parce que dans une heure, tu es convié chez les deux thaumaturges. Regarde, c’est marqué là-dessus…

La naine présente à son ami policier une missive sur laquelle est manuscrite une demande de rendez-vous pour dans une heure. Apolline explique que le flic est explicitement nommé pour ce rendez-vous aussi secret qu’important.

— Mais pas Wilma-Jane… Tu crois qu’elle va se fâcher ?
— Oh, pour si peux, répond Angus, souriant.
— Vous avez qu’à lui en parler après non ?
— Oui, il a raison le petit, on va voir ce qui se trame, et après on avisera avec la lavandière. 

Une heure plus tard, les deux compagnons se retrouvent au fin fond de la plus sombre ruelle de Verlan. Connaissant les lieux pour y être déjà allée plusieurs fois, Apolline guide son ami dans la petite échoppe d’Heickel et Jeickel. Les seuls frères jumeaux du patelin, nés le même jour, de la même mère, ont la particularité de ne pas du tout se ressembler. Heickel est grand et costaud, alors que Jeickel est petit au physique émacié. C’est Anthime qui les avait mis au banc du village, les accusant régulièrement de pratiquer la magie noire et des rites satanistes. Ils parlent peu, se contentent de pas grand-chose, mais suivent avec intérêt la vie du hameau, et des intrigues qui s’y déroulent. 

Les dernières fois qu’elle s’était présentée devant eux, Apolline avait eu droit à des énigmes bizarres, et des élucubrations qui ne l’avaient pas vraiment aidée. Elle était surtout frappée par l’ambiance lugubre à souhait qui régnait dans ce petit local, et les quelques bruits inquiétants qu’elle a pu y entendre.

Cette fois-ci, pas d’atmosphère sombre ni d’échos sinistres. Les deux thaumaturges n’étaient d’ailleurs pas seuls. Avec eux se trouve un gars fort bien bâti, vêtu d’un t-shirt moulant arborant le logo « Hero Corp », d’une formidable barbe descendant jusqu’au bas de son cou, d’un abominable kilt vert, des chaussettes dépareillées et des sandales tout ce qu’il y a de plus basique. Le type se tient derrière les deux frères, les bras croisés, mais Apolline remarqua rapidement que les jumeaux portaient le troisième larron en grande estime. 

C’est Heickel, celui que l’on surnomme dans tout le village « princesse » qui ouvre le bal.

— Madame, monsieur, si nous vous avons convié à cette petite réunion, c’est à la demande de monsieur Mac Arena ici présent.
— Encore un Mac ? demande innocemment Apolline. On a Mac Harrot qui se présente, l’histoire du village mentionne à de très nombreuses reprises un certain Mac Haban, et là, vous nous envoyez Mac Arena… Mais dites-moi, on ne s’est pas déjà rencontré nous ?
— Effectivement jeune moldu, nous nous sommes rencontrés tantôt, je faisais partie de la foule des anonymes le jour de votre condamnation à mort, et j’ai, fort modestement, aidé au désenvoutement de votre sauveur, alias l’inspecteur Gadgeto.
— Mais vous êtes qui alors ?
— Une chose à la fois, jeune hobbit. Ma mission du jour est de vous prévenir d’un fait gravissime et rudement important : le dénomé Mac Harrot, qui se présente au plus haut strapontin du village n’est pas ce qu’il prétend être. Pire, sa nomination à la tête de la cité serait un désastre pour le monde entier !

Il conclu sa phrase en pointant le plafond avec son index, se donnant ainsi un air grave et dramatique. Mais en face de lui, personne ne répond, comme si l’information tardait à être digérée. 

Jeickel, voyant que personne ne moufte, reprend la parole : 

— Nous avons pensé à vous parce que vous avez joué un rôle important au moment de la chute de Mac Haban, alias Anthime pour les pour jeunes d’entre nous.
— Comment ça ? Anthime s’appelait avant Mac Haban ? Apolline monte en pression.
— Bien sûr, lui répond le type bizarre aux chaussettes dépareillées. Il fait partie de ceux qui ont construit le village, il y a bientôt mille ans de cela.
— Et vous voulez qu’on empêche un Mac machin de prendre la place à un autre Mac truc aux prochaines élections ? demande Angus.
— C’est bizarrement résumé, mais c’est tout à fait ça.
— Et vous ne croyez pas que tuer un second candidat ça fera pas un peu tache pour une première élection ? demande Apolline, de plus en plus perplexe.
— Vous ne ferez que venger le premier meurtre, signale Heickel.
— Venger ? Meurtre ? Que… ça veut dire que c’est Mac Harrot le coupable ?
— Tout à fait…
— Non, je ne le crois pas, se défend Apolline. Et ce pour deux raisons : d’une part, il est extrêmement gentil avec tout le monde depuis qu’il est arrivé, et je pense que ça nous fera du bien un peu de bienveillance au-dessus de nos têtes. Et secondo, si on élimine le second candidat sympathique, il ne reste plus que les deux débilos, et je ne suis pas prêt à revivre 5 ans avec la moustache de machin ou la mythomanie de l’autre bidule en guise de chef !
— Je comprends, je comprends… Mais si vous voyiez cette histoire avec mon point de vue, vous comprendriez que cinq ans de moustache sont toujours préférables à une éternité en enfer.
— Tu vois Apolline, j’avais raison : un type qui fait sourire Mamie Carnet ne peut venir que tout droit depuis les enfers !
— Mouais, exprime la naine avant de se renfrogner. 

Le silence retombe sur la pièce. Mac Arena comprenant que par les mots il n’arrivera pas à faire fléchir la naine, personnage central s’il en est de ce petit foyer de résistance au cœur du village, il se retourne et s’en va fouiner dans l’arrière-boutique. Angus pendant ce temps là s’est saisi de son carnet de moleskine et prend des notes, probablement. 

— C’est politique tout ça… À quatre, chacun aurait eu sa part de ballotage. Mais à trois, les électeurs de Bernard vont probablement se reporter sur Mac Harrot qui profitera du coup du conflit des deux autres plus s’imposer. C’est sur, c’est à Mac Harrot que profite le crime ! 

Alors qu’Angus s’extasie devant la puissance de son raisonnement, Mac Arena revient, les bras chargés d’un grimoire datant d’une époque fort ancienne. Il le tend à Apolline. 

— Votre scepticisme vous honore, chère madame. Tout comme l’engagement total dont vous avez fait preuve lors des précédentes épreuves qui ont émaillé le village. Réfléchissez donc à l’intégralité des évènements qui se sont déroulés il y a deux ans, et lisez ceci. Vous devriez trouver toutes les réponses que vous cherchez.

Il tend alors un vieux grimoire à la naine. Celle-ci sursaute en reconnaissant le style de la couverture, le même que celui des livres qu’elle a volé dans la partie secrète de la bibliothèque de la Tour. Elle s’empare de l’ouvrage, et remarque le titre.

— Par la barbe de la reine des elfes ! s’écrit-elle. Dites-moi pas que c’est pas vrai !
— Si, justement, répond le gars avec les chaussettes dépareillées.
— C’est quoi ? demande Angus, un peu curieux devant l’excitation de son amie face à un simple bouquin, aussi vieux soit-il
— Il s’agit du premier volume de l’histoire du patelin, livre disparu depuis des temps immémoriaux que personne ne pensait pourvoir retrouver un jour. Comment avez-vous ?
— Facile, quand j’ai compris que Mac Haban ne prenait plus vraiment à cœur la mission qui était la sienne, j’ai dérobé ce manuscrit, afin de garder au secret les origines véritables du village, pour ne les transmettre qu’à ceux qui seront à même de les protéger.
— Vous vous rendez-compte que vous me filez un sacré coup de pression là ?
— La pression, c’est dans les verres, rebondit Angus, essayant de dégonfler la tension ambiante.
— Oui, on peut dire ça comme ça, conclut Mac Arena. Vous avez deux jours pour lire ce grimoire, pour intégrer ses lourds secrets, et pour revenir me voir. Car après, il sera trop tard. Je vous attendrai ici jusque là.

Apolline acquiesce, et fait signe à Angus de prendre congé. Il est temps pour elle de plonger dans les plus lourds secrets du patelin, et de découvrir, peut-être, les réponses à l’ensemble des questions qu’elle se pose.
Y découvrira-t-elle les origines des enfants sans père ?
Combien y a-t-il de Mac en tout au final ?
Mais surtout, il se passe quoi dans deux jours pour que ce soit trop tard ? 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.