S3E016 : Celle qui s’ouvre aux réminiscences du passé

Ils se tenaient au-dessus d’un gouffre sans fond. Ce petit coin de montagne était parfait pour cacher la stèle scellée dans laquelle ils avaient enfermé l’Ormamou, une substance maléfique pouvant s’apparenter au mal le plus pur. Ils regardent descendre le monolithe jusqu’à ce qu’il disparaisse. Un sifflement en provenance du puits leur indique que le tombeau est désormais en place. Avec l’aide des forces de la nature, ils closent cette sépulture. Mais ils savent que la chose qu’ils ont ici enterrée est bien trop puissante. Ils savent qu’elle ne restera pas indéfiniment là. Ils savent que dans mille ans, au prochain alignement stellaire, elle cherchera à se répandre, et à provoquer la mort de tout organisme vivant, comme elle l’a déjà fait avec les dinosaures. Il faudra le surveiller de près, et le défendre, si nécessaire.
Entre les treize, un pacte est alors scellé.
Sur ce tombeau, ils bâtiront un château.
Autour de ce château, ils bâtiront un village.
Ce village ne sera pas comme les autres, car il renfermera le plus dangereux des secrets.
Il devra donc rester isolé. 

Apolline parcourt pour la troisième fois le grimoire qui lui a été confié un peu plus tôt dans la journée. Au fur et à mesure de sa lecture, elle ajuste les notes qu’elle a prises. La naissance du village de Verlan est somme toute incroyable, mais surtout, bourrée d’enseignements, bien qu’elle ne sache pas encore s’il faut réellement gober tout ce qui est écrit. Un as de la plume aurait très bien pu rédiger tout cela pour l’induire en erreur en jouant sur les émotions qui l’émoustillent le plus. Tolkien a bien créé un univers de toutes pièces, alors un auteur moins bon pourrait réussir à coudre le fil de l’histoire sordide du patelin. 

D’autant plus que la date d’érection du village ne concorde absolument pas avec celle qui a été avancée il y a deux ans de cela par Jacquouille et sa clique afin de justifier le fangeux banquet qui a été organisé sur la place du hameau, et au cours duquel Apolline a quand même failli perdre la tête, et la vie. Cela dit, que Jacquouille se soit planté dans ses calculs n’est qu’une demi-surprise. Mais qu’il se soit planté d’autant, plus de trois ans, c’est inattendu. Car selon le bouquin, les mille ans du patelin n’auront lieu que l’année prochaine. 2020 risque d’être une année funeste pour le monde, si on en croit les dires de ce manuscrit. 

Malheureusement, la chose est corroborée un peu plus loin. Car ce n’est pas tant le grimoire en question qui est intéressante, mais la série de pages déchirées que l’on ait glissée à l’arrière du livre, surement pour ne pas les perdre.
— Diantre ! Les morceaux manquants ! s’est même exclamée Apolline, au moment de mettre la main sur ce véritable trésor.

Les passages sont épars, et montrent bien que les moments subtilisés ont été soigneusement ciblés. Est-ce par Anthime lui-même ? Est-ce quelqu’un qui a préféré que ces incidents un peu au-delà de la compréhension humaine ne demeurent pas à la portée de tous ? Il n’en reste pas moins que le village semble être à l’origine de pas mal d’évènements charnières de l’histoire, et tous pas forcément des plus joyeux. 

C’est au début de l’année 1347 qu’un grand tremblement de terre frappa le hameau. Plusieurs maisons s’effondrèrent, et la Tour fut sacrément secouée, étant juste au-dessus de l’épi-centre du phénomène. Les catacombes subirent des dégâts extrêmement importants qui en modifièrent considérablement l’aspect. Pendant plusieurs jours, des ouvriers sont envoyés au cœur des nécropoles, au plus profond du secret de Verlan afin de réparer tout cela. Mais la plupart meurent en quelques heures, succombant à un trouble aussi mystérieux qu’inconnu. Antime préfèrera alors consolider les fondations de la Tour tant qu’il le pouvait, avant de condamner l’accès aux profondeurs. 

Quelques semaines plus tard, Mac Harrot, Mac Arena, Mac Heuhentrompet, et Mac Annapech arrivent au village pour prêter main forte à Mac Habban, car il est évident que l’Ormamou était à l’origine de ce séisme. Malheureusement, quand les Mac surgirent, le mal était déjà fait. Une légère émanation en provenance de la stèle s’était échappée. Mac Harrot sera même frappé par l’étrange virus tueur, mais il s’en sortira, non sans mal. 

Si l’Ormamou en lui-même avait pu être contenu, une infime partie de celui-ci s’était propagée dans l’air, et en atteignant les premières villes fortement occupées, se transforma en une maladie ravageuse : la peste noire venait de faire son apparition en Europe. Et en moins de cinq ans, elle fera vingt-cinq-millions de victimes.

Apolline transpire à grosses gouttes. Cet épisode funeste de l’histoire du monde lui donna la chair de poule. Elle entoura à plusieurs reprises les mots « une légère émanation », « la peste noire » et « vingt-cinq-millions de victimes ». Qu’est-ce que cela serait si la chose enterrée dans le cœur de Verlan s’échappait ? Ça serait la fin des hommes voire de toutes civilisations en quelques années, ou moins… Cette perspective lui fit froid dans le dos. 

Quelque chose ne collait pourtant pas dans les explications de Mac Arena. Si Mac Harrot est là pour ouvrir la boite de pandore et répandre le mal sur la planète, pourquoi n’a-t-il pas fait cela quand il en avait l’occasion en 1347 ? Pourquoi, au contraire, s’est-il sacrifié pour empêcher cette chose de sortir définitivement ? Et si le type avec des chaussettes dépareillées se trompait ? À moins que Mac Harrot ait vrillé, mais il va lui falloir une bonne raison à cela, car un gus qui vis depuis plus de mille ans ne perd pas la boule comme ça, au premier choc émotionnel venu. 

Les questions s’amoncèlent sur le petit carnet de la naine. Il est fort probable que l’entretien avec le highlander de demain sera long et fastidieux. Enfin, s’il consent évidemment à répondre à toutes ces interrogations. Cela dit, s’il veut qu’elle lui apporte de l’aide, il ferait mieux d’éclairer sa lanterne le plus scrupuleusement possible, parce que, comme dit Norbert : « un objectif flou mène à une connerie précise ».

Apolline reprend la lecture de ces feuillets, pour terminer par les deux plus récents, probablement les plus à même d’expliquer ce qui pourrait leur arriver si Mac Arena a raison. 

Novembre 1943 : les premières neiges tombent sur les sommets entourant le village de Verlan. Sur France, Hitler a décidé de fondre sur le territoire de la France libre. S’il s’est précipité sur la côte méditerranéenne sous prétexte que les alliés venaient de débarquer en Afrique du Nord, de manière plus officieuse, il s’intéressait plus particulièrement au secret caché au cœur des montagnes.

Un scientifique allemand de renom, Herr Von Uber, aurait remonté la piste de l’origine de la grande peste noire jusqu’à Verlan. C’est ainsi qu’Hitler en personne déboule à la tête d’un petit contingent afin de découvrir la source de cette pandémie, dans le but de la synthétiser pour la réutiliser et réduire à néant les alliés et devenir le maitre du monde. 

Le maire en poste, un certain Anthime, s’est farouchement opposé à la fouille et à l’exploration des catacombes de la Tour. Il sera fusillé sur la place publique. Cependant il n’en mourra pas, et sera évadé par un groupe apparenté à la résistance locale. Ce même groupe mettra des bâtons dans les roues aux soldats nazis, détruisant systématiquement tous les appareils d’excavations, provoquant parfois des éboulements dans les galeries qui ralentissent considérablement les recherches. Hitler fera plusieurs visites à l’improviste, d’une journée ou deux, mais pas plus. 

Von Uber, peu de temps après le débarquement en Normandie, quittera la région, emportant avec lui ce que plusieurs témoins décrire comme « un cristal bizarre ». Plus personne ne le reverra à Verlan. Le général Max, tête de pont nazie au patelin, aura néanmoins pour ordre de creuser, encore et toujours, pour trouver la source de ce pouvoir maléfique. 

Cette partie-là a vraiment mis la puce à l’oreille d’Apolline. Comment est-il possible qu’Hitler en personne soit venu dans son village natal ? Anthime fusillé, mais vivant ? Le plus grand esprit maléfique du siècle dernier à la recherche de la plus grande puissance maléfique de la création, cela tombe sous le sens en quelques sortes. Mais quand même, aucun livre d’histoire n’en parle. D’autant plus que la suite ne concorde pas non plus avec les faits connus de tous. 

Juillet 1944. Le débarquement en Provence est en bonne voie côté alliés, mais l’urgence se trouve à l’heure actuelle au cœur des montagnes. En effet, des rumeurs persistantes ont fuité, annonçant que les nazis étaient sur le point de faire basculer la guerre, grâce à une arme ultime qu’ils auraient générée au point au cœur des montagnes Françaises. 

Vraie ou pas, cette rumeur n’est pas prise à la légère, et les Américains parachutent sur place une troupe d’élite, la même qui aura mis en déroute les Allemands au cœur de l’Himalaya, et plus récemment au Mexique. Ils se seraient présentés au hameau comme la « Nazi company », mais pas sûr que le vieil Eusèbe ait bien tout compris. Il était pourtant le seul au village à cette époque à parler anglais, mais uniquement sous la torture selon ses dires. 

Cette compagnie composée de cinq soldats, trois hommes et deux femmes, dont une civile qui servait d’interprète, enfin quand on arrivait à saisir son fort accent normand extrêmement prononcé. Ils ont été menés en secret vers Anthime, feu le chef du bourg, qui espérait d’autres personnes, mais qui fera quand même le nécessaire pour les mettre en relation avec la résistance locale. C’est elle qui maintient depuis plus de six mois la pression sur les nazis, les empêchant de finaliser les travaux d’excavation en vue de l’extraction de l’Ormamou. Ces fameux résistants, oubliés par les lumières de l’histoire, sont Wilburt le maçon, Michel le facteur et Rémy le vendeur de charcuterie. 

Apolline remarque qu’entre les lignes, quelqu’un a rajouté au crayon a papier « Capitain Acide » au-dessus de Wilburt, « Radio V » au-dessus de Michel et « Rapido » pour Rémy. Serait-ce des surnoms relatifs à quelques super pouvoirs ? Ce n’est pas improbable. La naine reprend sa lecture, non sans noter une nouvelle question pour Mac Arena. 

Deux jours après l’arrivée des Américains, une opération définitive est lancée pour mettre fin aux activités allemandes au village. L’idée est que la résistance provoque une diversion pour permettre à la Nazi Company de pénétrer dans les catacombes et déclencher un éboulement sur plusieurs niveaux afin de détruire les machines de fouille allemandes. 

Malheureusement, cela ne se passera pas comme prévu. Une erreur humaine conduira à ce que l’alarme soit donnée, et la Nazi Company, à peine entré dans les catacombes, sera poursuivit par l’ensemble des vrais nazis. Ils réussirent à les semer, personne ne saura comment, et perdront même les soldats allemands au cœur des dédales. 

Pendant ce temps là, la résistance en surface en profite pour mettre en pièce les véhicules et tout l’équipement de fouille laissé sans surveillance. Ils terminent juste à temps pour voir une partie des Américains sortir en trombe des sous-sols. En effet, l’un d’entre eux, leur commandant, aurait marché sur une mine, et attendrait cinq minutes avant de tout faire sauter, se sacrifiant pour le bien de tous. Rémy, qui connait les galeries par cœur, part le chercher, et le sauve avant l’explosion, ensevelissant la majorité des soldats nazis, le général Max, et les espoirs d’Hitler de poser la main sur cette formidable source de pouvoir maléfique.

Apolline ferme le livre, range proprement les feuilles déchirées. Il est temps d’aller rendre tout cela à son propriétaire. 

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