S3E017 : Celui qui raconte l’histoire du village

L’aube a tout juste pointé le bout de son nez qu’Apolline est déjà devant l’échoppe des thaumaturges. Comme promis, Mac Arena est là et l’attend. 

– Tenez Gandalf, voilà votre précieux grimoire.
– Merci de me le rendre dans des délais si brefs.
– J’aurai une question. Enfin plusieurs. En vérité, j’en ai tout un tas, mais la plupart peuvent se résumer en une seule : est-ce que tout ce qui est écrit là-dedans est vrai ? Où bien vous avez trouvé un gars capable de vous pondre ce genre de roman en écrivant comme si Tolkien avait pris une cuite avec Tarantino ?
– Tolkein… Hum, belle référence. Mais pourquoi Tarantino ? Enfin, qu’importe, car tout est vrai, à la virgule prêt. C’est le principe même des livres d’histoire non ?
– Hum, passez quelques semaines avec moi dans la Tour, et vous verrez combien le service de propagande se joue de l’histoire… répond Apolline, pleine d’à propos.
– Effectivement. Mais ça c’est une volonté d’Anthime, qui sentant son pouvoir décliner a tenté de le consolider du mieux qu’il pouvait en renforçant la propagande dans le village. Mais pas les archives de Verlan, qui sont d’un tout autre tonneau. L’archiviste de la Tour est le membre de la même famille depuis plus de mille ans. Les Kowalski ont aidé les gardiens, enfin je veux dire nous, depuis la découverte de l’Ormamou jusqu’à maintenant. Ce sont des gents dévoués depuis plus d’un millénaire, à aucun moment ils n’ont failli. C’est un Kowalski que vous avez piégé pour faire sortir les livres interdits de la réserve, et je me demande encore comment vous avez fait…

La question de Mac Arena relève tout autant de l’accusation que du réel intérêt pour cette manœuvre. 

– Vous savez quelque chose que j’ignore, lance Apolline, perplexe.
– Pour l’instant, je ne sais rien. Mais j’ai un peu d’expérience, alors je devine. N’oubliez pas, vous êtes destiné à avoir un pouvoir qui nous aidera à sauver le monde. Alors, ne négligez aucun détail… 

Il sourit, avant de s’enfoncer dans l’arrière-boutique. Au bout d’une poignée de secondes, il ressort avec une boite en bois précieux. Large comme un exemplaire d’un quotidien sportif, celle-ci s’ouvre en deux, dévoilant une peinture qui doit dater d’il y a fort fort longtemps, bien que son état de conservation soit quasi parfait.

– Puisque vous êtes encore septique, laissez-moi vous présenter cette peinture, qui a plus ou moins mille ans… 

Apolline la détaille avec attention. Au premier plan, treize personnes, toutes en kilt, certaines tenant une épée, d’autre un grand bâton. Certaines de ces personnes disent vaguement quelque chose à Apolline. Dans le fond, un bâtiment est en construction avec tout autour des maisons, et sur la gauche une église. Le cœur de la naine rate un battement.

– Mais c’est… C’est Verlan ! Au moment de la construction de la Tour ! On reconnait là la grande porte, et là la paroisse du révérend Cœur-en-joie.
– Affirmatif jeune Hobbit. Regarde de plus près les treize personnes. Celui-là, tu le reconnais, avec ses rouflaquettes ?
– On dirait… Par les demoiselles du marais ! On dirait Mac Harrot ! En plus jeune, mais de pas beaucoup.
– C’est bien lui. Et tu sais déjà pourquoi il a un peu vieilli. Et à côté là ?

Apolline marque un temps d’arrêt. Elle passe tour à tour de la peinture à son propriétaire, et inversement.

– Mais… Ce n’est pas possible. Exactement le même. Vous n’avez pas pris la moindre ride.
– Si, jeune hobbit, c’est possible. Et le régime salade, carotte et choux kale, c’est bon pour la santé. Et regarde ce dernier gars ici présent. Bon, c’est celui qui a pris le plus cher d’entre nous, mais vu sa tache, je ne saurai le lui déplorer.
– Ce regard acier… Ce port altier… C’est… C’est Anthime !
– Oui, enfin en cette époque il s’appelait Mac Habban. Et c’est lui qui a été désigné pour diriger ce village et faire en sorte que son secret ne tombe pas entre de mauvaises mains. C’est probablement pour cela qu’il a payé le prix physiquement parlant, jusqu’à sa mort.
– Mais alors, que lui est-il arrivé ? Car il est très peu cité dans les recueils sur l’histoire du village.
– C’était une des missions des Kowalski, ne mentionner le chef du village que s’il n’y avait pas le choix. Il n’est d’ailleurs quasiment jamais mentionné, sauf dans les passages que tu as lu hier soir. C’est pour cela que j’ai demandé à les récupérer dès que j’ai compris qu’Anthime était mort. 

Le highlander aux chaussettes dépareillées laisse retomber un silence pensant dans la petite pièce. Il avait beaucoup de respect pour Anthime, c’est flagrant. Et pourtant, sait-il le calvaire qu’il a fait subir aux villageois durant toutes ces années ?
Mais qu’est-ce que des brimades à longueur de journée, du favoritisme, des mensonges, du faible respect à l’heure où l’on parle de sauver le monde ? Pas grande chose. Et pourtant, Apolline ne manque pas de serrer les dents à chaque fois qu’est mentionné l’ancien maitre de la Tour. Elle se ressaisit, et tente de détourner la conversation sur un autre sujet qui lui importe :

– Petite question concernant les feuillets qui ont été arrachés des livres plus récents. Celui sur la Seconde Guerre mondiale mentionne trois résistants des plus actifs. Et il est même inscrit au crayon à papier, au-dessus de chacun d’eux, une sorte de surnom, genre Rapido, Acid man ou autre Radio Gaga si je ne m’abuse. C’était quoi, les enfants sans père de l’époque ?
– Affirmatif. Comme vous, ils étaient cinq, et comme vous, ils avaient pour mission de protéger le village, et l’Ormamou.
– Cinq ? Mais on n’est pas cinq ! Tout juste quatre, dont une qui ne fait qu’éclairer la pièce avec ses cheveux quand elle chante. Pas sûr que cela puisse aider à grand-chose ça…
– Tu en es sur ?
– De quoi, pour les cheveux ?
– Oui, enfin ça, et le nombre.
– Ben déjà eux, ils n’étaient pas cinq, mais trois. À moins que votre archiviste ait oublié de mentionner leur nom.
– Non, ils étaient cinq. Deux d’entre eux sont morts au moment de l’arrivée des nazis. Ils se sont opposés un peu trop violemment, et ont fini au bout d’une baïonnette…
– Ah mince… Désolé.
– Tu ne pouvais pas savoir. Il y a des choses qui sont écrites, et d’autres que nous avons préféré garder dans la mémoire collective.
– Oui, mais si vous venez tous à disparaitre ? Regarder vous en avez déjà perdu un non ? Et les autres ils sont où ?
– C’est… C’est compliqué. Quand on est des Mac, des enfants de la nature chargés de la protéger, et que l’on est de ce fait immortel, la vie n’est pas sans danger, crois-moi.
– Je vous crois… Donc ils étaient cinq dans la résistance. Les deux décédés, et les trois qui sont mentionnés.
– Oui, il y avait Wilburt, capable de cracher de l’acide, hyper pratique au moment de mettre hors d’état de nuire un panzer, Michel, qui lisait dans les pensées, un peu comme on écoute une radio. Là encore, très pratique pour anticiper les mouvements de l’ennemi. Enfin il y avait Rémy, capable d’aller à la vitesse du son, mais uniquement quand il avait vraiment la trouille. Bien coordonnée, cette équipe fit des ravages.
– Coordonnée par qui ?

Mac Arena ne répondit pas à cette question, mais fit comprendre à Apolline que la réponse à sa question se trouvait sous ses yeux.

– OK, ils étaient cinq. N’empêche que nous ne sommes que quatre, et pas bien fringant avec ça. On a Jupiter, mais on ne sait pas son pouvoir. On a Norbert, qui flotte comme un ballon, on a donc Violetta et son illumination capillaire. Et moi, sans vrai pouvoir en fait. Et puis c’est tout non ? 

« C’est fou comme les gens ont tendance à m’oublier dès que je ne suis pas là pour leur tirer les oreilles! »

La grosse voix, que l’on n’avait pas entendue depuis quelque temps, résonne dans la pièce. 

– Quoi ? C’est lui le cinquième élément de notre petite troupe ? Une voix qui résonne dans l’air ?

La grosse voix ricane. Puis sous les yeux ébahis de la naine, un type se matérialise. Simplement habillé d’un peignoir de bain, il est âgé d’une quarantaine d’années. 

– Vous, je vous connais ! Vous êtes… Mince, vous êtes…
– Ne te fatigue pas ma grande, je suis un habitué du même bouge que toi.
– Le gars toujours accoudé au bar. Le seul mec qui arrive à manger les chips de Joey, ces morceaux de plâtre tous pleins d’huile et de sel.
– Exact. Sauf pour les chips, parfois, c’est autre chose que du plâtre…
– Et vous, c’est quoi votre pouvoir ? Vous rendre invisible ?
– Non, pas vraiment. Intangible est plutôt le mot.
– C’est-à-dire ?
– Ben je suis, sans être. Une fois invisible, je ne peux rien toucher, rien prendre. Je peux juste parler avec ma grosse voix, ce qui est déjà fort drôle, mais aussi je suis extrêmement sensible aux courants d’air. La moindre porte qui s’ouvre, la moindre brise, et je suis carapaté au loin.
– Et c’est pour ça que vous n’êtes là que par intermittence.
– C’est exact. Une fois, je me suis retrouvé en Suisse, en peignoir, sans papier. La galère pour rentrer à la maison… 

Une fois les présentations effectuées, et quelques souvenirs échangés, notamment les fois où Apolline a remis un place la grosse voix un soir d’exaspération avancée, une question demeure en suspens, mais une question d’importance.

– Pourquoi devons-nous avoir peur de Mac Harrot ? Il s’est sacrifié en 1387 pour reboucher la fuite qui a occasionné la peste noire. Il est venu sur place aider à la reconstruction du village après le passage des nazis. Alors pourquoi son érection à la tête du village serait une mauvaise chose ? Nous avions Anthime, un immortel, qui devrait être remplacé par Mac Harrot, un autre immortel. Personne ne verra la différence, sauf que le second immortel est nettement plus sympa que le premier.
– Effectivement, vu comme cela, et vu les preuves que je t’ai avancées, pas de quoi trop s’inquiéter. Sauf que les cinquante dernières années ont littéralement transformé Mac Harrot. Cela a commencé avec la Seconde Guerre mondiale. Il a vu les hommes être capables d’utiliser la bombe atomique ou faire les pires atrocités au nom d’une race ou d’une religion. Il a vu les hommes puiser le pétrole pour créer des matières tellement durables qu’elles deviennent la source d’une pollution irrémédiable à échelle mondiale. Il a vu les hommes faire fondre les glaciers, transformer les saisons et détraquer la météo. Il a vu les hommes détruire la nature, raser les forêts, avilir les bêtes de somme et le bétail pour créer la malbouffe, et une race d’obèses malades et dégénérés. Il a vu… Il en a trop vu en fait. Sa foi en l’homme a totalement disparu. Mais c’est un Mac, un protecteur de la nature. Et pour lui, elle est en danger. Et pour lui, ce danger n’a qu’une seule cause : l’homme. Et il veut mettre fin à ces horreurs en éradiquant l’espèce humaine, afin de sauver la planète.
– Oh bordel ! La réponse d’Apolline tombe sous le sens.

Les questions affluent toujours plus dans son esprit.
Comment va-t-il s’y prendre pour éradiquer l’espèce humaine ? En relâchant à nouveau la peste noire ?
Et si Mac Harrot avait raison, l’empêcher de gagner ne serait-il pas que reculer avant l’inéluctable, la fin de la nature à cause de l’être humain ?
Et puis surtout, qu’y avait-il donc autre que du plâtre dans les chips de Joey ? 

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