S3E018 : Ceux qui tentent de sauver le monde

— Messieurs, mesdames, l’heure est grave ! Elle est même pire que ça ! 

Mac Arena a pris la parole, debout sur l’établi qui sert de présentoir au magasin des deux thaumaturges. À ses pieds est réuni ce qui peut être considéré comme la résistance de Verlan. Quatre des cinq enfants sans père : Norbert, qui n’a pas oublié de se déguiser en Plusman, Jupiter, toujours en jogging, Apolline qui ne quitte plus son carnet de notes, et Jean-Jack, qui a changé son peignoir pour mettre un pantalon et un polo. Violetta a pour l’instant été laissée de côté, mais nul doute qu’elle entrera dans le jeu bien assez tôt. Tous espèrent que cela sera de son propre chef, les explications sur le mal absolu à cet être si jeune et si fragile, ça promet un moment du genre délicat. Avec eux ont été embrigadés Angus et Wilma Jane, mais aussi Joey, qui n’a pas manqué l’occasion qui lui était donnée de distribuer quelques bourre-pifs. Heickel et Jeickel seront aussi de la partie, pourtant peu enclins à passer à l’action, mais qui là, n’ont pas vraiment eu le choix. 

— Pour vous faire le topo rapidement, il y a de cela mille ans, treize gardiens de Dame Nature, aussi nommés les treize Mac, ont enfermé très loin sous les catacombes du village un mal très ancien, le mal le plus pur qu’il existe. Tous les mille ans, avec l’alignement des constellations, ce mal obtient toute sa puissance, et pourrait détruire l’humanité. Les treize qui ont enfermé cet « Ormamou » au cœur de Verlan ont pour mission à protéger la Tour, seule porte d’entrée aux catacombes, et à veiller à ce que le sceau reste fermé à jamais. C’est pour cela que nous avons reçu l’immortalité de la part de Dame Nature. Votre ancien chef, Anthime, de son vrai nom Mac Habban, était l’un d’eux. J’en suis aussi. Et le candidat aux élections Mac Harrot l’est aussi. Malheureusement, son dessein est tout autre, car il pense que le principal ennemi de Dame Nature, c’est l’homme, et il veut se servir de l’Ormamou pour éradiquer l’être humain de la surface de la Terre, et ainsi protéger celle qu’il a choisi de défendre tout au long de sa vie d’immortel. S’il gagne les élections demain, il aura fait 50 % du chemin. Il aura accès à la Tour de façon illimitée, et pourra faire ce qu’il veut sans que personne n’ait rien à redire. Si vous êtes là, c’est pour l’en empêcher. Et comme nous ne pouvons pas stopper le processus démocratique qui est en cours, nous pensons opter pour une solution plus… radicale. Est-ce qu’il y a des questions ? 

Devant cet exposé clair et sans fioritures, personne ne moufte. Pourtant, peu d’entre eux étaient au courant de toutes ces informations secrètes et capitales, et le choc fut rude pour certains un peu trop carré du subconscient. 

— Bon alors nous avons monté une opération où tout le monde est concerné, reprend Mac Arena. Le but de l’opération : infiltrer sans se faire voir la maison de Mac Harrot, et le mettre hors d’état de nuire…

Le soir même, la résistance de Verlan se mit en branle. Vers 16 h alors que certains travailleurs de la Tour commençaient déjà à compter les minutes qui allaient les mener jusqu’à l’apéro, un groupe de cinq personnes masquées et cagoulés pénétrèrent dans la Tour. Après avoir ordonné à Violetta de rentrer chez elle sans faire d’esclandre, ils foncèrent vers la bibliothèque, rassemblant un maximum de monde dans une prise d’otage grandeur nature, la première de l’histoire de Verlan. Trois terroristes sont armés d’un fusil à pompe de calibre fort impressionnant. Les deux derniers portent des valises qui semblent extrêmement légères. En moins de dix minutes, trente-et-une personnes sont entassées à même le tapis millénaire qui jonche le sol de la vaste pièce, chacun ayant été obligé d’ôter son pantalon jusqu’aux chevilles. Le reste de l’administration de la Tour s’est évidemment carapaté dès le premier coup de feu, coup de semonce lancé par un des brigands pour faire taire les otages qui avaient un peu trop tendance à chouiner sur leur sort. 

Les terroristes laissent pourrir la situation pendant une bonne demi-heure. Les trois qui avaient les fusils tenaient en joue les prisonniers, un autre regardait ce qui se tramait au pied de la Tour par une des imposantes fenêtres de la bibliothèque, tandis que le dernier avait emporté les valises dans l’arrière-boutique et s’affairait du mieux qu’il pouvait. Pendant ce temps-là, la rumeur d’une prise d’otage a rapidement traversé tout le patelin, et l’ensemble du village s’est ainsi massé sur la place pour voir de quoi il en retourne. Le juge Robert prend les choses en main, et bien aidé par le révérend Cœur-en-joie, délimite un périmètre de sécurité, tout en pestant de façon régulière quand à l’absence assez inexplicable d’Angus, seul personnel habilité à gérer ce genre de situation de crise. 

Germain, qui avait eu le malheur de descendre chercher un document relatif aux associations qui ont eu cours à Verlan depuis le siècle dernier, fait parti des otages. Il observe tout ce qu’il peut, mais ce n’est pas bien évident. L’unique détail qu’il a remarqué, c’est que le terroriste qui s’est barré au fin fond des rayonnages arbore deux chaussettes de couleur dissemblables. Sinon, que dalle. Tous sont de taille sensiblement différente, ceux qui ont parlé ont une voix neutre et indéfinissable. Bref, Germain fait chou blanc. Cela dit, il n’ose pas trop en faire plus, il n’est pas trop enclin à voir sa frimousse se transformer en trou béant dégoulinant de sang. Et puis la perspective que sa cervelle vienne maculer des livres qu’il n’a jamais ouverts, ou des collègues à qui il n’a jamais dit bonjour ne l’enchantent guère.

Le temps tourne. Les terroristes semblent surs de leur fait. Aucun d’eux ne donne de signe de nervosité, même si la tension règne en maitre dans la pièce. Cette situation va pourtant vite basculer. Seul le préposé à la fenêtre montre une quelconque activité. Il scrute la foule, puis envoie des messages par texto. Puis rescrute la populace. C’est à croire qu’il attend quelqu’un, ou quelque chose. 

Un téléphone portable se met à vibrer puis à tintamarrer. Personne ne bouge. La sonnerie dure, encore. C’est une de ces désagréables musiques tirées d’une chanson célèbre d’un chanteur à la mode de l’autre côté de l’Atlantique. Puis, fatalement, s’éteint. Les trois terroristes armés, les mains crispées sur leurs fusils, se détendirent un peu. Mais pas longtemps, car le même téléphone se remet à vibrer, puis à carillonner. 

— B’rdel mais qui c’est qu’teint pas s’phone là ! hurle un des terroristes, menaçant une hypothétique personne dans la foule. 

Une petite dame dans le fond lève doucement les bras, tremblante de peur. Pendant ce temps là, Germain fixe attentivement le terroriste qui vient de parler. Cette voix, cet accent, cette façon de macher les mots… Il la reconnait ! 

— C’est moi, c’est moi… murmure la femme, pas vraiment des plus rassurées. 

Un des brigands s’approche d’elle, la fouille, et trouve l’objet du délit. Il s’écarte, jette le téléphone par terre, et le dégomme d’un coup de fusil. La détonation résonne dans toute la pièce, et va probablement se perdre au loin dans le village. 

— Ah ah, j’avais toujours rêvé d’utiliser un de ces machins, depuis le temps.
— C’est quoi ce bordel ? Lance une voix au fond de la bibliothèque.
— Rien, l’téléphon’qu’sonne de trop ! 

Germain est désormais sûr de son coup. Ce terroriste c’est… 

— C’est bon Joey, on t’a reconnu ! Tu peux enlever ce masque grotesque et nous dire ce que tu fous là avec tes collègues. Germain n’a pas vraiment ménagé son effet.
— C’est quoi qu’c’t’blague la Joey tocard ! J’m’pelle… J’siane ! Et j’t’merde ! 

La fameuse Josiane claque le chargeur de son arme, pour montrer qu’elle est déterminée et qu’il ne faut pas trop la faire chier. Elle est même sur le point d’ajuster le menton de Germain avec sa crosse, mais elle est retenue par un des terroristes qui lui fait signe qu’elle en a déjà fait suffisamment. Le reste de la salle replonge dans le silence, à peine perturbé par quelques couinements. Germain baisse la tête, la gueule d’un fusil à pompe dangereusement pointé dans sa direction.

Le dernier terroriste préposé à la surveillance de la place observe l’arrivée d’un véhicule de police, probablement des renforts en provenance des gendarmeries de la vallée, venus épauler la sécurité Verlanienne en cas de problème, selon les accords passés avec Anthime il y a plus d’un quart de siècle de cela. 

— Chaussettes, il va falloir se manier, hurle un brigand, probablement à l’attention de celui qui s’est perdu au fond de la pièce depuis plus d’une heure.
— C’est bon, c’est bon, je magne, répond une voix au loin.

Il est dix-huit heures quand un immense brouillard recouvre l’ensemble du village. Impossible d’aviser à plus d’un mètre, si bien qu’en une poignée de minute, la place se vide des curieux, fatigués d’avoir autant poireauté, et déçu de ne pas en savoir plus. Personne ne sera donc là pour distinguer quatre terroristes, chacun portant une lourde valise, s’en allant par la porte de derrière, où les attendait un camion sentant bon la lavande et le liquide vaisselle. Ils s’éclipsèrent tous dans la nuit, sans que personne ne sache qui ils étaient.

Quant au cinquième, il a complètement disparu de la circulation. Aucun des otages, tous sain et sauf après ce court mais intense incident, n’a vu quoi que ce soit, ni sait où il a bien pu aller.
Un nouveau mystère pour ce si petit village de montagne, alors que les premières élections du patelin ouvrent leurs portes dès demain matin.
Mais qu’y avait-il dont dans les lourdes valises que trainaient les brigands ?
Et pendant ce temps là, où se trouvaient donc Apolline, Angus, Norbert et Jupiter ?
Et puis surtout, qui est cette Josiane qui parle si bizarrement ? 

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